Le mythe de l’“efficience” par Murray Rothbard J’ai apprécié la critique du concept d’“efficience” [A] par le Professeur Rizzo [B], et j’aimerais la pousser un peu plus loin. Un des arguments forts de Rizzo est que tout concept d’efficacité n’a de sens que relativement à un projet donné. Mais il est bien trop accommodant lorsqu’il accepte de dire, du moins au début de son étude, que “à l’évidence, [la Common Law] est efficiente” relativement à certains objectifs particuliers. Car il faut avoir avalé des sophismes à haute dose pour appliquer le concept d’“efficacité” à des institutions ou à des politiques sociales : (1) il ne suffit pas de préciser de quel projet il s’agit; encore faut-il dire le projet DE QUI. (2) Certaines aspirations individuelles sont nécessairement incompatibles entre elles, et par conséquent tout concept additif d’efficacité “sociale” est dépourvu de sens. Enfin, (3) on ne peut même pas supposer que les actions individuelles soient “efficientes”; en fait, elles ne le seront jamais. Par conséquent, l’“efficience” est un concept sans signification lorsqu’on l’applique aux actions que chacun accomplit au service de ses objectifs. Il a encore moins de sens, a fortiori, lorsqu’il concerne plus d’une personne, sans parler d’une société toute entière. Prenons un individu donné. Lorsque ses objectifs sont clairs et que son action tend à les réaliser, peut-on considérer au moins ses actions comme “efficientes”? Mais non, on ne le peut pas, parce que pour qu’elles le soient, il devrait posséder une “information parfaite” [C] : connaissance parfaite de la meilleure technique, des actions et réactions à venir de la part des autres gens, sans parler des phénomènes naturels. Cependant, comme personne ne peut avoir une connaissance parfaite de l’avenir, personne ne peut jamais dire si l’action de quelqu’un est “efficiente”. Nous vivons dans un monde d’incertitude. Par conséquent, l’“efficience” est une chimère (D). Disons-le autrement : l’action est un processus d’apprentissage. A mesure qu’on agit pour réaliser ses projets, on acquiert de l’expérience, et on devient plus compétent pour le faire. Mais dans ce cas-là, naturellement, nos actions ne peuvent pas avoir été “efficientes” dès le début — ni même vers la fin, puisque la connaissance parfaite n’est jamais atteinte, et qu’il reste toujours quelque chose à apprendre. Par-dessus le marché, les fins qu’une personne se donne ne sont jamais réellement données, puisqu’il n’y a aucune raison de supposer qu’elles soient coulées pour toujours dans du béton. A mesure que cette personne en apprend davantage sur le monde, sur la nature et les autres gens, les valeurs et les objectifs doivent changer. Ses projets changeront si les autres l’enseignent ; ils peuvent aussi changer par pur caprice. Mais si les objectifs eux-mêmes changent au cours de l’action, le concept d’efficience — que l’on ne peut définir autrement que comme la meilleure combinaison des moyens au service de fins données — perd une fois encore toute signification. Si le concept d’“efficience” ne vaut rien lorsqu’on l’applique à une seule personne, il est a fortiori encore plus mal parti lorsque l’économiste s’en sert sur le mode additif pour l’ensemble de la société. Rizzo prend vraiment trop de gants avec ce concept, lorsqu’il dit qu’il ne se traduit “guère par autre chose que la maximisation du produit national brut”, critère qui “s’effondre immédiatement dès lors que les externalités sont introduites dans le système”. Le problème est bien plus grave que cela. En effet, l’efficacité n’a de sens que relativement aux projets des gens, et les projets des gens divergent, s’opposent et se heurtent, parfois violemment. La question centrale de la politique devient alors : qui fera prévaloir ses objectifs? L’aveuglement de la pensée économique face aux réalités du monde est systémique; c’est un pur produit de la philosophie utilitariste qui domine l’économie depuis un siècle et demi. Car ce qui se passe, c’est que l’utilitarisme prétend que les gens ont en fait des objectifs identiques, que par conséquent les débats politiques sont purement techniques et pragmatiques, et qu’on pourra y mettre un terme dès qu’on aura découvert et appliqué les procédures convenables pour réaliser ces objectifs communs. C’est ce mythe d’un objectif commun à tous qui permet aux économistes de s’imaginer qu’ils peuvent prescrire des politiques publiques “au nom de la science”, tout en croyant ne porter aucun jugement de valeur. Prendre ce prétendu objectif commun pour une donnée qui va de soi permet à l’économiste de se trouver à l’aise dans cette illusion qu’il ne serait pas du tout un moraliste, mais seulement un technicien et un professionnel impartial. L’objectif prétendument commun est un niveau de vie plus élevé ou, comme le dit Rizzo, la maximisation du “produit national brut”. Mais supposons que, pour une ou plusieurs personnes, une partie du “produit” qu’ils désirent est une chose que d’autres considéreront indiscutablement comme un dommage. Prenons deux exemples, tous deux difficiles à faire passer sous la rubrique bénigne des “externalités”. Supposons que certains cherchent avec passion à imposer à tout le monde une égalité, ou uniformité matérielle forcée, obligeant chacun à vivre dans les mêmes conditions et à porter le même vêtement bleu et informe. Alors, l’objectif suprême de ces égalitaristes sera considéré comme une nuisance par tous ceux qui ne veulent pas qu’on réduise leur vie à cela. Un deuxième exemple de projets en conflit, donnant des sens résolument opposés au concept de “produit”, serait une situation où certains détesteraient tellement un groupe ethnique — ou social, la différence importe peu — qu’ils voudraient voir ses membres réduits en esclavage ou même assassinés. Il est évident que la recherche de ce “produit” par les partisans de l’oppression et du massacre serait considérée comme une destruction, ou au moins un dommage, par les victimes désignées (E). Peut-être pourrions-nous essayer de faire passer tout cela pour un problème d’“externalités”, en prétendant que le groupe ethnique ou social détesté engendre une “pollution visuelle”, c’est-à-dire une “externalité négative”, pour les autres groupes, et que ces “coûts” peuvent (doivent?) être internalisés en forçant le groupe haï à payer les autres pour les convaincre d’épargner leurs vies. On se demande malgré tout jusqu’à quel point l’économiste est désireux de réduire les “coûts sociaux”, et dans quelle mesure cette solution pourrait vraiment être considérée comme “moralement neutre (F)”. En outre, dans ces cas de conflits d’objectifs, l’“efficacité” pour un groupe est une destruction pour un autre. Ainsi, les partisans d’un programme politique — l’égalitarisme obligatoire ou le massacre des innocents — voudraient que leurs projets soient menés à bien le plus “efficacement” possible, alors que, bien sûr, les opprimés préfèreraient que la poursuite de cet objectif soit aussi “inefficace” que possible. Rizzo montre bien que l’efficacité n’a de sens que relativement à un objectif donné. Cependant si les objectifs sont incompatibles, c'est l’inefficacité maximum qu'un des protagonistes désirera pour le projet auquel il s’oppose. Par conséquent, l’efficience ou efficacité ne peut jamais servir de pierre de touche pour juger une règle de droit ni une politique publique. Notre histoire d’objectifs incompatibles nous amène à la question des “coûts sociaux”. La première question à poser est : “pourquoi faut-il minimiser les ‘coûts sociaux’?” Oui, pourquoi FAUT-il internaliser les “externalités”? La réponse est loin d’être évidente, et pourtant on n’a jamais sérieusement traité cette question, encore moins tenté de la résoudre. Il existe encore une question corollaire, tout aussi importante : même si, pour les besoins de la discussion, on se donnait pour tâche de “minimiser les coûts sociaux”, doit-on tenir cette fin pour un absolu ou doit-on la subordonner, et dans quelle mesure, à d’autres fins? Et quelles raisons peut-on avancer à l’appui d’une réponse quelconque? Tout d’abord, dire que les coûts sociaux doivent être minimisés, ou que les coûts externes doivent être internalisés, n’est pas une opinion technique ni moralement neutre. A elle seule, l’utilisation du mot “doit”, le passage même à la recommandation d’une politique quelconque, transforme l’ensemble en une prise de position éthique qui nécessite, à tout le moins, une tentative de justification appartenant au même ordre. Ensuite, même si, aux fins de la discussion, nous admettions l’objectif d’une minimisation des “coûts sociaux”, l’économiste doit encore se dépêtrer du problème suivant : cet engagement doit-il être absolu? à quel point? Dire que la minimisation des “coûts sociaux” doit être absolue, ou même l’objectif primordial, c’est retomber dans la position même qui suscite le mépris des partisans de l’“analyse coûts-avantages” lorsqu’elle est affichée par des partisans du Droit naturel : à savoir, de défendre la justice ou les Droits sur le mode absolu, sans se soucier d’arbitrer les coûts et les avantages de la chose. Et peut-on dire qu’ils aient autant de raisons à faire valoir pour justifier cet absolutisme ? Enfin, même si nous ne tenions pas compte de ces deux problèmes, c’est une faute de logique majeure que de parler de “coût social” en tant que tel, ou même d’appliquer le concept de “coût” à plus d’une personne. Pour commencer, si les intérêts sont antagonistes, et si ce qui est une valeur pour l'un est une perte pour l'autre, on ne peut pas additionner les coûts entre ces deux personnes. Deuxièmement, et plus fondamentalement, les coûts, comme les économistes autrichiens le répètent depuis un siècle, appartiennent à la conscience des individus, et ne peuvent par conséquent pas être mesurés ni, a fortiori, additionnés ni comparés entre les personnes. Mais si les coûts, comme l'utilité, sont des phénomènes de la conscience, il est évident que tout concept de “coût social”, y inclus les coûts de transaction [G], perd toute signification. Troisièmement, même pour une seule personne, les coûts ne sont pas des choses qu'un observateur extérieur pourrait appréhender. Le coût perçu par un individu est subjectif et éphémère; il n’apparaît jamais qu'ex ante, juste avant que la décision ne soit prise. Le coût associé à n'importe quel choix fait par une personne est son estimation propre de la valeur du meilleur second choix auquel elle renonce en prenant sa décision. En effet, dans toute action, chacun cherche toujours à servir le but particulier qui lui importe le plus à ce moment précis. Il renonce aux autres objectifs qu’il aurait pu poursuivre avec les ressources dont il dispose, mais qui se trouvent plus bas dans son échelle de préférences. Pour tout choix, le coût associé est la valeur de l’objectif qu’il place immédiatement après celui qu’il a choisi par son action, c’est-à-dire la valeur de l’objectif le plus important auquel il renonce au profit d'un autre, auquel il donne encore plus de valeur. Par conséquent le coût qu’il subit au moment de sa décision n’apparaît et ne subsiste jamais que juste avant l’action ; dès lors que la décision est prise, que le choix est fait et la ressource affectée, le coût disparaît. Ce n’est plus qu’un “coût historique”, appartenant pour toujours au passé. Et comme il est impossible à aucun observateur extérieur d’examiner, à une date ultérieure (ou même au moment de l’action), le processus interne à l’esprit de celui qui agit, il est impossible à cet observateur de déterminer, même en principe, quel pouvait être le coût de cette décision. Une bonne partie du texte de Rizzo est consacrée à une excellente analyse démontrant que des “coûts sociaux objectifs” ne peuvent avoir aucun sens en-dehors de l’équilibre général [H], et que nous ne pouvons jamais être dans un tel équilibre, pas plus que nous ne pourrions le savoir si nous y étions. Rizzo fait remarquer que le “déséquilibre” implique que les attentes sont nécessairement incompatibles et divergentes; par conséquent, nous ne pouvons pas nous permettre de dire que les prix de marché sont “proches de l’équilibre”, étant donné qu’il existe une différence de nature entre ces prix et ceux d’un hypothétique équilibre cohérent. Rizzo nous rappelle aussi qu’il n’existe aucun repère qui nous permette de dire si les prix effectifs sont proches de l’équilibre ou non. Je souscris pleinement à ces deux arguments, et je voudrais seulement y ajouter deux remarques : à sa conclusion que le droit de la responsabilité civile ne serait pas nécessaire dans un “équilibre général”, je voudrais ajouter que la commission de dommages elle-même serait impossible dans une telle situation. Car une des caractéristiques de l’“équilibre général” est la certitude et une connaissance parfaite de l’avenir; on peut supposer qu’avec une information aussi parfaite, les accidents ne pourraient jamais se produire. Même un dommage intentionnel ne pourrait pas être causé, puisqu’une agression parfaitement prévisible pourrait certainement être évitée par la victime. Ce commentaire est lié à une autre remarque que je voudrais faire à propos de l’“équilibre général”; non seulement il n’a jamais existé, et n’est pas un concept opérationnel, mais on ne pourrait jamais imaginer qu’il puisse exister. Car nous ne pouvons pas réellement concevoir un monde où toute personne connaîrait parfaitement l’avenir, et où par conséquent rien de nouveau ne se produirait jamais; par-dessus le marché, l’équilibre général est en lui-même incohérent, car la raison pour laquelle on détient des encaisses monétaires est que l’avenir est incertain, et par conséquent la demande de monnaie tomberait à zéro dans un monde d’équilibre général avec information parfaite. Par conséquent, une économie monétaire ne pourrait pour sa part jamais être en “équilibre général”. Je désire aussi appuyer Rizzo dans sa critique des tentatives faites pour utiliser la théorie des probabilités objectives comme un moyen de réduire le monde réel de l’incertitude à des équivalents certains. Dans le monde réel de l’action humaine, pratiquement tous les événements historiques sont uniques et hétérogènes, même s’ils peuvent ressembler à d’autres. Tout événement étant unique et non-reproductible, on n’a pas le droit d’appliquer la théorie objective des probabilités. Attentes et prévisions deviennent une question d’estimations subjectives des événements à venir, estimations qu’il est impossible de réduire à une formule objective ou “scientifique”. Qu’on donne le même nom à deux événements n’en fait pas des expériences “homogènes”. On peut bien appeler “élections présidentielles” deux élections présidentielles; ce n’en sont pas moins des événements totalement distincts, hétérogènes et non reproductibles, qui ont lieu chacun dans un contexte historique différent. Ce n’est pas un hasard si ceux qui prônent l’emploi du calcul des probabilités objectives dans les sciences sociales ne manquent presque jamais de parler de loteries ; car c’est qu’une loterie est une des rares situations humaines où les résultats sont bel et bien homogènes et reproductibles, et où en plus les événements sont réellement aléatoires, aucun d’entre eux n’exerçant d’influence sur ses successeurs. Non seulement l’“efficience” est un mythe, mais c’est aussi le cas de tout concept de coût “social” ou additif, ou même de coût objectivement observable pour un individu. Mais si le coût est individuel, éphémère et finalement subjectif, alors il s’ensuit qu’aucune conclusion de nature politique, notamment concernant le droit, ne peut être déduite de ce concept ni même en faire usage. Il ne peut pas exister d’analyse coûts-avantages valide, ni même qui ait un sens, pour juger des institutions ou des décisions politiques ou juridiques. Venons-en maintenant plus spécifiquement à la discussion du droit par Rizzo, et de sa relation avec l’“efficience” et les “coûts sociaux”. Prenons, par exemple, la discussion par Rizzo du problème dit du “Bon Samaritain”. Il suppose que Tartempion pourrait sauver Machin “à un coût minime pour lui-même”, et il en conclut que, du point de vue des théoriciens de l’“efficience”, Tartempion pourrait être poursuivi pour dommages causés à Machin s’il refuse de le sauver. Mais l’approche par l’“efficience” implique encore d’autres problèmes. Pour commencer, il y a la confusion classique entre les “coûts” pécuniaires et les coûts psychiques. Car dans cette hypothèse, les coûts de Tartempion sont purement psychiques ; dès lors, comment un autre que Tartempion, disons un tribunal, pourrait-il dire ce qu’impliquent les coûts de Tartempion? Supposons que Tartempion soit vraiment bon nageur et puisse facilement sauver Machin qui se noie, mais il se trouve que Machin est un vieil ennemi à lui, de sorte que sauver Machin lui coûterait vraiment trop en termes psychiques. Le fait est que toute évaluation des coûts de Tartempion doit être faite en termes des jugements de valeur mêmes de ce dernier, et qu’aucun observateur extérieur ne peut savoir ce qu’ils sont [1]. Bien plus, quand les théoriciens de l’“efficience” prétendent que, comme le dit Rizzo, “Il est évident que... Machin aurait été prêt à payer Tartempion plus qu’il n’était nécessaire pour couvrir ses coûts, afin d’être repêché”, cette conclusion n’est en réalité pas si claire que cela. Comment savons-nous, et comment le Tribunal sait-il, si Machin avait l’argent pour payer Tartempion, et comment Tartempion l’aurait-il su — surtout si nous nous rendons compte qu’il n’y a que Tartempion qui puisse connaître ses propres coûts? En outre, la question de la causalité pourrait être abordée de manière plus critique. La citation de Mises que donne Rizzo, suivant laquelle la non-action est aussi une forme d’“action”, est praxéologiquement correcte [I], mais elle ne saurait avoir d’effets juridiques. En effet, le Droit est là pour découvrir qui, s’il existe, a, dans une situation donnée, commis une agression contre la personne et la propriété d’un autre; bref, qui a causé un tort à quelqu’un, soit dans sa personne, soit dans sa propriété. L’abstention d’agir peut être une “action” au sens praxéologique du terme, mais elle ne déclenche aucune suite positive de conséquences, et par conséquent ne peut pas être un acte d’agression [K]. D’où la sagesse de la distinction faite par la 'Common Law' entre la “malfaisance” et la “non-faisance”, entre une agression coupable contre les Droits d’une personne, et le refus de rien faire pour elle [2]. L’arrêt "Vincent versus Lake Erie Transport" [L] était une excellente décision, car le tribunal s’y était attaché à identifier l’agent causal impliqué, en l’occurrence le bateau, qui avait visiblement heurté le ponton. D’une certaine manière, on peut résumer ainsi le droit de la responsabilité civile : “pas de responsabilité sans faute, pas de faute sans responsabilité”. L’importance cruciale de la définition stricte de la reponsabilité civile ['Strict Liability Doctrine'] donnée par Richard Epstein tient à ce qu’elle ramène la 'Common Law' à son souci originel de s’en tenir précisément à la causalité, la faute et la responsabilité, débarrassée de ces modernes accrétions que sont la “négligence” ou les considérations de pseudo-“efficience” sociale. Ma conclusion est qu’on ne saurait décider d’une politique publique ni juger de la responsabilité civile, des dommages ou des réparations sur la base de l’“efficience” ou de la “minimisation des coûts”. Mais si ni les coûts ni l’efficacité ne sont utilisables, alors que reste-t-il? La réponse est qu’il n’y a que les principes éthiques qui puissent servir de base à nos décisions. L’efficacité ne peut jamais être le fondement de l’éthique; bien au contraire, c’est l’éthique qui doit être le guide et la pierre de touche pour toute considération de l’efficacité. L’éthique est première. Dans le domaine du droit et de la politique publique, c’est Rizzo qui a raison : la première norme éthique à prendre en considération est le concept qui “n’ose pas dire son nom” — le concept de justice. Notre conclusion fera naturellement tiquer un groupe de gens bien connu : je veux parler, bien sûr, des économistes. Car dans ce domaine les économistes pratiquent depuis longtemps ce que George Stigler [M], dans un autre contexte, a nommé l’“impérialisme intellectuel”. Les économistes devront s’habituer à l’idée que tout ce qui constitue la vie ne peut être décrit par notre discipline. Leçon pénible sans doute, mais compensée par la connaissance du fait qu’il pourrait être bon pour nos âmes de prendre la mesure de nos limites — et peut-être, seulement peut-être, d’apprendre la philosophie morale et le Droit naturel. NOTES [A] La traduction correcte du mot “efficiency” est évidemment “efficacité”. Néanmoins, nombre d’économistes français se servent du décalque “efficience”, dont la nature jargonnesque peut éventuellement en imposer au profane. Ainsi parle-t-on aussi bien de “Pareto-efficience” que d’“efficacité au sens de Pareto”. Le jargon faisant bon ménage avec l’erreur et l’imposture, j’ai pris le parti de traduire par “efficience” chaque fois que nous aurons affaire à un pseudo-concept normatif à prétention scientifique. Bien entendu, tout discours sur l’“efficacité productive” ou l’“optimalité” qui traduirait la même prétention à énoncer une norme “purement économique”, est passible de la même critique [N.d.T.]. [B] Mario Rizzo est professeur d’économie à New York University. Il est l’un des meilleurs praxéologistes. Il a écrit "The Economics of Time and Ignorance" avec Gerald P. O’Driscoll et a dirigé la publication de nombreux recueils d’articles, dont "Time, Uncertainty and Disequilibrium; Exploration of Austrian Themes" (Lexington, Ill. : Lexington Books, 1979). Ce texte reproduit les pages 90 à 95 de cet ouvrage, rédigées par Murray Rothbard en réponse au chapitre 4, écrit par Mario Rizzo et intitulé : “Uncertainty, Subjectivity and the Economic Analysis of Law”. Si Murray Rothbard a innové en tant que penseur social, ce n’est pas tant pour sa méthodologie économique, qu’il emprunte à von Mises, ou pour sa philosophie politique, déduite du Droit naturel des gens, que par le fait qu’il réintroduit dans les sciences sociales l’exigence de prendre la logique au sérieux. Nous verrons en annexe, en discutant du prétendu divorce entre la logique et l’expérience, quelle philosophie fonde ce parti pris. L’intérêt du texte présenté ici est de rappeler, pour la gouverne de la plupart des économistes contemporains, les conséquences du fait qu’on ne peut sans contradiction présenter une norme comme “scientifique” si l’on refuse d’aborder spécifiquement la normative comme une discipline rationnelle. C’est dans L’éthique de la liberté, son ouvrage de philosophie politique (Paris, les Belles-Lettres, 1991), que Murray Rothbard établit une telle normative en matière de politique publique. Economistes et charlatans rappelle pour sa part que la théorie économique, étant une science purement descriptive, ne peut logiquement, en tant que telle, énoncer aucune norme d’action [N.d.T.]. [C] ... et quiconque voudrait pouvoir en juger devrait lui aussi posséder cette “information parfaite”, y compris sur les objectifs poursuivis à cette occasion [N.d.T.]. [D] Si on cherche absolument à sauver le concept, le seul critère qui reste est celui de la satisfaction de celui qui agit. C’est déjà ennuyeux, parce que nous cherchons une norme objective, et que la satisfaction n’est pas observable en-dehors de l’action effective. Si nous nous limitions à ce qui est observable, comme celui qui agit est évidemment d’accord pour agir ainsi, alors toute action volontaire serait “efficiente”. Cependant, nous devons aussi tenir compte du fait qu’à tout moment ultérieur, des événements contingents peuvent faciliter ou entraver le projet qui a inspiré l’action. L’“efficience” de cette action devrait alors être jugée ex post, par l’acteur lui-même (il est le mieux placé pour connaître ses projets), et avec des résultats différents suivant le déroulement des événements futurs. Notre tentative pour découvrir une norme “objective” de l’action, dont l’empiriste aurait besoin pour réfuter ce qu’il appelle le “dogmatisme a priori” des partisans de l’éthique rationnelle, se heurte donc à la fois à une impossibilité pratique (“lire dans la tête des gens”) et une impossibilité logique (“prévoir l’avenir avec certitude”). Les économistes se sont habitués à prendre l’“efficience” au sérieux, parce que le postulat d’“information parfaite” qu’elle nécessite est tellement commode en économie mathématique que ses praticiens finissent par trouver tout naturel de raisonner comme si elle était possible. Or, dans la réalité, elle n’est pas seulement impossible : elle n’est même pas pensable. Il est donc non seulement pratiquement, mais logiquement impossible d’identifier les critères d’une norme qui implique ce postulat. En outre, ce qui est vrai de l’“information parfaite” l’est aussi des autres “conditions de l’équilibre général” (“homogénéité, parfaite divisibilité des produits”, “atomicité du marché”, etc.) : ces conditions ne sont pas seulement irréalisables, elles ne sont pas sérieusement imaginables. Ceci, indépendamment du fait que la théorie économique ne peut pas en elle-même constituer le fondement d’une normative, suffit pour affirmer que la théorie de l’“équilibre général”est rigoureusement inutilisable pour définir aucune norme d’action [N.d.T.]. [E] Notons qu’il n’est nul besoin de recourir à ces exemples extrêmes pour contester la “norme” du “produit national”. Après tout, les statisticiens officiels incluent bel et bien les dépenses de l’Etat dans le PNB, alors que celles-ci violent nécessairement les préférences de certains contribuables (faute de quoi la violence de l’impôt serait sans objet). Aussi cette “mesure du produit national” est un exemple type du refus de considérer les conflit d’intérêts, lesquels n’existent pas de toute nécessité (“il n’y a pas de conflit d’intérêts entre des gens qui ne réclament pas ce à quoi ils n’ont pas Droit”, disait Ayn Rand), mais doivent obligatoirement résulter de l’action de l’Etat, par définition fiscal et monopoleur [N.d.T.]. [F] Murray Rothbard se moque ici visiblement des théoriciens des droits de propriété comme Ronald Coase, dont le “théorème” prétend qu’il ne serait pas important de savoir qui a le Droit pour lui, l’“utilité sociale” étant de toutes façons maximisée dès lors qu’une distribution précise des droits d’agir de chacun permet d’“internaliser les externalités” pour l’avenir. Pour une discussion plus spécifique, cf. Rothbard, L’éthique de la liberté, op. cit., notamment les pp. 70-76 [N.d.T.]. [G] Il faut préciser pour les profanes que la théorie de la “concurrence parfaite” a laissé un sédiment bizarre dans la tête de certains économistes : l’idée que les coûts de transaction ne “devraient” pas exister, et que l’“Etat” devrait “par conséquent” les prendre à “sa” charge [N.d.T.]. [H] Les empiristes, à la recherche de grandeurs mesurables, ont conclu qu’au prix d’une violence faite à la vérité (en refusant de tenir compte du fait que les jugements de valeur faits sur la monnaie par deux personnes différentes ne sont pas commensurables), on pourrait définir une “valeur” et un “coût” en termes pécuniaires. Comme il est possible de comparer et d’additionner des sommes d’argent, la notion de “coût social” additif, et la “comparaison des coûts et des avantages sociaux”, auraient alors un sens. Rizzo montre que ces calculs “sociaux” ne pourraient avoir de sens que si tout le monde donnait le même prix à des objets identiques ; c’est la condition de l’”équilibre général”. Or, cela est impossible, pour nombre de raisons : dans la réalité, les gens ne perçoivent pas de la même manière des objets identiques, et ne portent pas de jugements de valeur avant d’en avoir concrètement l’occasion ; or, ces jugements de valeur n’ont aucune raison de ne pas varier au cours du temps. Par ailleurs, les coûts perçus impliquent une estimation des avantages futurs de l’option qu’on abandonne, et cette estimation n’est pas observable et elle peut être fausse. Enfin, les événements inattendus engendrent des gains et des pertes indépendamment de tout choix. Là encore, les empiristes ne peuvent prendre au sérieux leurs “mesures”, que parce qu’on les a habitués à raisonner à partir des postulats faux de l’“équilibre général”. En somme, la pseudo-mesure (du “coût social”) dépend logiquement d’un concept impensable (l’“information parfaite”). Excellente illustration du fait que la méthode pseudo-rationnelle des économistes mathématiciens et la méthode pseudo-expérimentale des économètres sont deux aspects inséparables d’un même refus du réalisme [N.d.T.]. [1] Marc A. Franklin, "Injuries and Remedies" (Mineola, N.J. : Foundation Press, 1971), p. 401. [I] L’abstention d’agir ayant les mêmes caractéristiques que l’action effective pour la logique de l’action, elle est une action au sens praxéologique [N.d.T.]. [K] Ce critère est imprécis ; peut-être vaut-il mieux utiliser celui d’“interférence avec la possession” utilisé par Rothbard dans 'L’éthique de la liberté' (op.cit.) [N.d.T.] [2] “Il n’y a pas de distinction qui soit plus fermement ancrée dans la 'Common Law', ni plus fondamentale, que celle qui existe entre la malfaisance et la “non-faisance”, entre une inconduite active, causant un tort effectif aux autres d’une part, et l’inaction passive d’autre part, ne pas prendre de mesures effectives pour favoriser les autres, ou pour les protéger contre un tort non causé par un acte illicite du défendeur.” Francis H. Bohlen, “The Moral Duty to Aid Others as a Basis of Tort Liability,” 'University of Pennsylvania Law Review' 56, n° 4 (avril 1908), pp. 219-221. Cité par Williamson M. Evers, “The Law of Omissions and Neglect of Children”, 'Journal of Libertarian Studies' (hiver 1978). [L] Dans l’arrêt 'Vincent versus Lake Erie Transport', le défendeur avait solidement amarré son bateau à un ponton au cours d’une tempête. Le vent, en poussant le bateau contre le ponton, avait causé pour 500 $ de dommages. Le tribunal avait conclu à la responsabilité du gardien de l’agent causal, c’est-à-dire au défendeur. Cf. “Vincent v. Lake Erie Transport Co.”, 'Minnesota Reports', vol. 109, p. 456 ; 'Northwestern Reporter', vol. 124, p. 221 (1910) [N.d.T.]. [M] Prix Nobel d’économie pour l'année 1982, George Stigler est connu pour ses travaux mettant en évidence le caractère intéressé et nuisible de toute réglementation [N.d.T.].