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Voici l'occasion de rappeler pourquoi, à propos du Kosovo,  le "changement des frontières par la force", c'était
son annexion forcée par la Serbie en mars 1989,  et  qu'à l'inverse, reconnaître son indépendance,  par ailleurs
seule conforme aux principes de la démocratie et de l'État de Droit,  ne ferait que réaffirmer le principe reconnu
à Helsinki.

[Entre crochets  mes modifications pour tenir compte des événements survenus depuis] 

À quel titre le Kosovo appartenait-il à la Yougoslavie ?
par Paul Garde

Le titre  original  de ce texte  était :  "Le Kosovo dans la Yougoslavie",  d'abord  publié dans "Le Monde"  du 24
octobre 1998,  puis  réédité  dans Antoine Garapon et Olivier Mongin  eds.,  "Kosovo :  un drame  annoncé",  Paris,
éditions Michalon,  1999,  pp. 121-126.


Le Kosovo  revendique  unanimement  son indépendance,  [revendication  que]  le pouvoir  serbe  [a réprimée]  par
tous  les moyens,  allant  jusqu'à la destruction  de villages entiers[,  à la déportation de masse] et au massacre
de civils.

La communauté  internationale  [a combattu]  ces méthodes  et souhait[é]  inciter  les parties  à un compromis,
mais  [en écartant]  la solution  de l'indépendance  du Kosovo,  sous le prétexte  que ce territoire  [faisait] légalement
partie  de la RFY  (République Fédérale  de Yougoslavie)  et que  son accession  à l'indépendance  serait contraire
au principe  du maintien   des frontières  existantes.  Examinons  les fondements  de ce refus,  par lequel  les grandes
puissances  [rejoignaient],  sur ce point précis,  la position  de M. Milosevic. 

Aux termes  de la Constitution  de 1974  (article 2),  la République Socialiste Fédérative  de Yougoslavie était
formée  de six républiques,  dont la Serbie,  et de deux provinces  autonomes  le Kosovo  et la Voïvodine.  Elle
avait donc  huit composantes.  Quatre  d'entre elles :  Slovénie,  Croatie,  Bosnie et Macédoine,  ont au cours  des
années 1991-1993,  proclamé  leur indépendance,  approuvée  par un référendum populaire,  puis sollicité  leur
reconnaissance  internationale.  Après examen  de leur candidature  par la commission Badinter,  elles ont obtenu 
leur reconnaissance  et un siège  à l'ONU.
Sur le territoire  des quatre autres :  les républiques  de Serbie  et du Monténégro,  les provinces  de Voïvodine
et du Kosovo,  aucun  processus  de ce genre  n'a été mené  à son terme.  Dès 1989-1990,  la Serbie  a usurpé
illégalement  les pouvoirs constitutionnels  jusque-là exercés  par la Voïvodine  et le Kosovo.  Puis,  en 1992,
elle s'est unie  au Monténégro  dans une fédération  appelée "RFY",  approuvée  par des votes largement favorables
en Serbie,  au Monténégro  et en Voïvodine,  mais  presque  totalement boycottée  au Kosovo.  N'étant pas reconnue
comme continuatrice  de l'ancienne  RFSY,  mais  ne demandant pas non plus  sa reconnaissance  comme état nouveau,
la RFY  [n'a obtenu qu'en 2001 un] siège  à l'ONU,  et [à l'issue  des "accords de Belgrade de mars 2002,  elle a
été remplacée par une "Union de la Serbie et du Monténégro"  dont la "charte constitutionnelle" affirme dans son
préambule que le Kosovo fait partie de la Serbie. Cet attelage  a cependant disparu en juin 2006,  avec l'indépendance
du Monténégro]. 

Au Kosovo,  cependant,  l'indépendance  d'une "république  du Kosovo"  a été  proclamée  et largement approuvée
par référendum  dès 1991 et,  depuis,  les institutions  de cette république  ont fonctionné  régulièrement,
quoique  clandestinement. 

Sur quoi,  donc,  [se sont appuyées] les grandes puissances  pour refuser  au Kosovo  la reconnaissance,  alors  que
les procédures  préliminaires :  vote parlementaire,  référendum,  ont été  les mêmes  pour les quatre républiques
?  On ne peut se référer,  semble-t-il,  qu'à un seul  et unique  passage  de la Constitution  de 1974  déjà citée
(article 2),  parlant  des provinces  de Kosovo  et de Voïvodine  "qui font partie  de la République  de Serbie".
Cette mention isolée,  jetée  au détour  d'une proposition relative,  sans qu'aucune conséquence  en soit tirée,
est en contradiction flagrante  avec le reste du texte,  qui à d'innombrables  reprises  mentionne  conjointement "républiques
et provinces"  comme des entités distinctes  pourvues  de compétences  égales.

Il en résultait  que la Serbie  n'avait aucun pouvoir  sur les deux provinces,  comme le notait  très justement  (pour
le déplorer)  le juriste serbe  Kosta Čavoški : 

"les provinces  autonomes,  chacune prise séparément,  et la Serbie,  réduite  à une superficie restreinte,  sont
égales entre elles  et pratiquement indépendantes  les unes des autres,  de la même façon  que  la Macédoine  est
indépendante  du Monténégro  et vice-versa." 

Il n'y a donc  sur ce point  aucune différence   entre les quatre républiques  dont l'indépendance  a été  reconnue
et le Kosovo,  à qui [on l'a] refusée. 

La même Constitution,  dès les tout premiers mots  de son préambule,  affirme le "droit de sécession"  des "peuples
de Yougoslavie".  Certes,  dans le jargon titiste,  le terme  de "peuple"  désigne  les six ethnies  sud-slaves  "constitutives"
de la Yougoslavie  et celui  de "nationalité"  toutes les autres,  non sud-slaves,  dont les Albanais. 
Mais  l'article 245  du même texte  indique  que 'les peuples  et les nationalités  sont égaux  en droits'.  Donc,
si les peuples  ont le droit  de sécession,  les nationalités  le possèdent  également.

Le préambule  dit aussi : 

"Les peuples  et les nationalités  exercent leurs droits  souverains  dans les républiques socialistes  et dans les
provinces  autonomes  socialistes". 


On en conclura  que les peuples  et les nationalités  ne peuvent exercer leur droit de sécession  que dans le cadre
d'une république  ou d'une province.  Ce fut le cas pour quatre des "peuples" dans les quatre  républiques  aujourd'hui
reconnues.  C'est aussi  celui d'une des "nationalités" :  les Albanais  au Kosovo.

En revanche,  une ethnie  minoritaire  dans sa république  ou sa province  ne peut faire valoir  ce droit,  qu'il s'agisse
d'un "peuple"  comme  les Croates de Bosnie  ou les Serbes  de Bosnie  et de Croatie,  ou d'une "nationalité"  comme
les Albanais  de Macédoine  ou les Hongrois  de Voïvodine. 

C'est donc  à juste titre  que la communauté internationale  n'a jamais accepté  de reconnaître comme états  ni
la "Krajina",  ni la "Herceg-Bosna",  ni la "Republika Srpska",  simple entité  au sein  de la Bosnie.  C'est  à juste
titre  aussi  qu'elle refuse  les tendances  à la sécession  qui peuvent  se manifester  chez les Albanais  de Macédoine.
Contre  toutes ces prétentions,  le principe  du maintien  des frontières  existantes  joue à plein.  Le cas  du
Kosovo  est différent :  il est identique  à celui  des quatre républiques  précédemment reconnues. 

Il n'est donc  pas vrai  que l'indépendance  du Kosovo  créerait  un précédent dangereux  pour les régions  situées
plus au sud,  notamment pour la Macédoine,  et compromettrait  l'équilibre des Balkans. L'intégrité  de la Macédoine
devrait continuer  à être activement défendue  contre les prétentions  de tous  ses voisins,  et ce au nom des mêmes
principes.

Mais  supposons  que l'on juge vaine  cette analyse  d'une constitution aujourd'hui périmée,  et qu'au nom  d'autres
principes (lesquels ?)  on accepte  la thèse serbe  et internationale,  selon laquelle  cette province  "fait partie"
de la Serbie,  et ses 1,8 millions d'Albanais  sont une "minorité"  parmi les 10 millions de citoyens  "yougoslaves".
Il faudra  alors  reconnaître  que  cette minorité  ne ressemble  à aucune autre.


Elle est d'abord  la plus nombreuse  d'Europe,  dépassant  largement  toutes les autres :  Hongrois  de Roumanie (1,6
million),  Serbes de Bosnie  (1,3 million),  Russes de Lettonie,  de Moldavie  (1,1 million),  Turcs  de Bulgarie, 
Croates de Bosnie  (0,8 million),  Serbes de Croatie  avant 1995,  Russes d'Estonie  (0,6 million),  Hongrois de Slovaquie,
Albanais  de Macédoine  (0,5 million), etc.

Elle  est  la plus compacte :  groupée  presque  entièrement  sur le territoire  du Kosovo où  elle est très largement
majoritaire,  alors que toutes les autres minorités  sont dispersées au milieu d'autres populations (sauf si elles
ont éliminé ces dernières  par le nettoyage ethnique  comme l'ont fait  les Serbes  et les Croates de Bosnie  et
comme l'avaient fait  les Serbes de Croatie  avant  d'être à leur tour  chassés  quatre ans  plus tard).

Elle est  la seule  dont le territoire,  délimité  par une frontière  constitutionnellement garantie,  a joui  pendant
quinze ans  (1974-1989)  d'une très large autonomie,  lui assurant  la maîtrise  presque complète  de ses propres
affaires,  dont elle n'a été  privée  que par un coup de force.

Enfin  elle est  la seule minorité  européenne dont les membres  [ont été] privés  [pendant] neuf ans  de tous
leurs droits,  chassés de tous  leurs emplois  et soumis  à de constantes pressions policières ;  la seule  qui,
[pendant un an et demi,  a été] systématiquement victime  de massacres,  d'expulsions  et de destruction  de ses
villages  de la part  de l'Etat auquel  elle [était] soumise.


Bref,  même si on considère  les Albanais du Kosovo  comme une "minorité",  on doit reconnaître  que leurs problèmes
sont d'une autre nature  que ceux des autres minorités d'Europe  et ne créent pas  un précédent  pour ces dernières.
Ils sont susceptibles  de solutions toutes différentes.  Cette population  est [depuis 1912] menacée  non seulement
dans ses droits  élémentaires,  mais dans sa simple survie.  Aucune  issue  ne sera viable  si elle ne met pas  le
pouvoir  dévastateur,  le pouvoir  meurtrier,  celui de la [Serbie],  définitivement  hors d'état  de nuire  à l'intérieur
des frontières  depuis longtemps  délimitées  du Kosovo,  et ne rend pas  les habitants  de ce pays  entièrement
et irréversiblement maîtres  de leurs propres  affaires. 

Cette situation  devrait s'appeler "indépendance".  Elle pourrait aussi,  moyennant  quelques subtilités  juridiques,
quelques liens confédéraux  sur un pied d'égalité  entre le Kosovo  et les entités  voisines,  s'appeler "autonomie".
Mais  quel que soit  son nom,  tant  qu'une telle situation  ne sera pas créée,  il n'y aura  pas  de paix possible
dans les Balkans.


Paul Garde,  professeur émérite  à l'université  d'Aix-en-Provence,  est l'auteur  de "Vie et mort  de la Yougoslavie".