http://docs.google.com/Doc?id=dc2m8p62_179dnvnvbkg http://debriefed.org/blog/2006/12/la_bosnie_divisee_sur_lintrusi.html#comment-10 La fable de l'islamisme bosniaque par Noel Malcolm, Extraits de "Bosnia, A Short History". 2ème édition mise à jour, Londres-Basingstoke, Papermac, 1996, pp. 207-210. "Le mensonge est une forme de notre patriotisme et un témoignage de notre intelligence naturelle. Nous mentons de façon fantastique, créative, inventive" Dobrica Ćosić, nationaliste serbe, ancien Président de la "Yougoslavie"-croupion. "Velika Epohina enciklopedija aforizama", Zagreb, 1968, p. 264. [Le Président de Bosnie Alija Izetbegović n'a jamais eu l'intention d'instaurer un état "islamiste" en Bosnie (qui n'a d'ailleurs jamais connu ne serait-ce qu'un semblant de réalisation).] Le procès de 1983 et la "déclaration islamique" Avec [le] climat qui se développait dans l'opinion serbe au cours des années 1970 et du début des années 1980, les autorités de Bosnie étaient sur leurs gardes face à toute expression d'un renouveau religieux musulman qui puisse avoir des implications politiques. Le gouvernement républicain de Bosnie n'était pas inspiré, il faut le préciser, par l'hostilité anti-Musulmans du récent nationalisme serbe. Bien au contraire, sa politique était de préserver la politique communiste officielle d'extinction progressive de tout élément religieux dans les identités nationales. Il était donc tout autant alarmé par toute apparence de politique inspirée par la religion chez les Musulmans qu'il pouvait l'être par le renouveau de l'alliance entre le nationalisme et l'Orthodoxie chez les Serbes : il pouvait bien voir que tout développement du premier fournirait des munitions au second. Les membres du clergé musulman devenaient de plus en plus ouverts dans leur critique du système communiste ; et après la révolution iranienne de 1979, il y eut des histoires de portraits de l'Ayatollah Khomeini apposées sur des fenêtres bosniennes, qui causèrent un frisson d'inquiétude supplémentaire. Alors que c'était leur propre politique de "non-alignement" qui avait tiré l'Islam de son marasme en Bosnie et développé ses contacts avec le reste du monde musulman les autorités décidèrent d'agir à l'encontre de tout accroissement de popularité de la foi islamique. En 1979, on invita un communiste Musulman, Derviš Sušić, à publier dans le journal "Oslobodjenje" de Sarajevo une série d'articles extraits d'un ouvrage qui exposait la collaboration de dirigeants du clergé musulman avec les Oustachis et les Allemands pendant la seconde Guerre mondiale. Quand Sušić fut attaqué pour cela dans "Preporod" [renaissance], publication officielle de la communauté musulmane, il fut publiquement défendu par le représentant le plus en vue de la politique officielle en matière de religion, le Professeur Fuad Muhić de l'Université de Sarajevo. Le plus puissant des Musulmans communistes, Hamdija Pozderac, se joignit aussi à la bande, lançant des attaques publiques contre ce qu'il appelait le "panislamisme" [A. Popović, "L'Islam balkanique: les musulmans du sud-est européen dans la période post-ottomane", Osteuropa-Institut an der freien Universität Berlin: balkanologische Veröffentlichungen, vol. 11, Berlin, 1986, p. 355 ; Z. T. Irwin, 'The Islamic Revival and the Muslims of Bosnia-Herzegovina', "East European Quarterly", vol. 17, 1984, pp. 448-51]. C'est dans ce contexte que se produisit la plus connue des répressions contre des militants musulmans de Bosnie : le procès à Sarajevo en 1983 de treize personnes accusées d'"actes hostiles et contre-révolutionnaires inspirés par le nationalisme musulman". L'accusé principal était Alija Izetbegović, fonctionnaire administratif des chemins de fer de Bosnie, qui avait rédigé sa 'Déclaration islamique' treize ans auparavant. Lui-même et trois autres accusés avaient fait partie de l'organisations des "Jeunes Musulmans" qui avait protesté contre les attaques communistes contre l'islam à la fin de la seconde guerre mondiale. On avait rassemblé contre eux ces faits-là, les accusant de ressusciter les projets d'une organisation "terroriste". Izetbegović fut aussi accusé, pour faire bonne mesure, de prôner la mise en place d'une démocratie parlementaire à l'occidentale. La principale pièce à conviction était le texte de la 'Déclaration islamique', qui à en croire l'accusation était un manifeste pour la création d'un état bosnien musulman ethniquement pur. Izetbegović eut beau faire valoir que le document ne parlait pas du tout de faire de la Bosnie un pays ethniquement pur, et qu'en fait, elle ne contenait absolument aucune allusion à ladite Bosnie, le tribunal n'allait pas s'arrêter à de tels détails : il le condamna à quatorze ans d'emprisonnement, réduits à onze années en appel [Adil Zulfikarpašić, "Sarajevski proces: sudjenje muslimanskim intelektualcima 1983. godine", Zurich, 1987, partic. pp. 240-1 ; H. Poulton, "The Balkans: Minorities and States in Conflict", Londres, 1991, pp. 41-3]. La répression eut pour effet d'intimider les militants religieux Musulmans de Bosnie, et de renforcer pour quelque temps la position des communistes Musulmans les plus en vue, tels que Hamdija Pozderac, qui pouvaient se satisfaire d'une identité nationale Musulmane aussi longtemps que celle-ci demeurait essentiellement laïque. Mais il ne fallut guère de temps pour que cette forme-là de politique Musulmane soit aussi mise en cause, par un scandale financier spectaculaire, qui amena la chute du même Pozderac. Le scandale mettait en cause une entreprise du coin Nord-Ouest de la Bosnie, du nom d'"Agrokomerc", qui avait débuté comme une entreprise d'élevage des volailles dans les années 1960 et s'était ensuite développée. En fait, sous la direction de Fikret Abdić, son directeur charismatique, elle s'était tellement développée qu'en 1987 [date du scandale] elle employait 13 000 personnes dans la région et faisait partie des trente plus grandes entreprises de Yougoslavie. Le secret de sa croissance était qu'elle avait émis des effets de commerce, à des taux d'intérêt élevés, sans la moindre garantie - chose qui n'était possible qu'aussi longtemps que les titres étaient endossés par le tampon officiel de la banque du cru (il semble que l'on avait apporté le tampon chez Agrokomerc, pour économiser la peine d'avoir à porter les titres à la banque). Ce n'était pas un exemple exceptionnel de la manière dont les choses se faisaient en Yougoslavie : le seul aspect peu ordinaire de la chose était l'ampleur même de l'opération, qui impliquait quand même des engagements pour plus de 500 millions de dollars. Comme le dit l'un des plus grands banquiers de Belgrade, "il est impossible de croire que les dirigeants des banques et les politiciens aient ignoré qu'Agrokomerc vivait au-dessus de ses moyens. ce qu'a fait Abdić, cela se fait aussi ailleurs. Sa seule erreur est d'être allé trop loin." De même, tout le monde savait que les plus hauts dirigeants du gouvernement de Bosnie avaient des liens avec l'entreprise, Pozderac inclus, dont le frère Hakija y touchait sa paie comme "consultant". Abdić lui-même était membre du Comité central de Bosnie ; on dut le démissionner. Pozderac avait un poste bien plus prestigieux, celui de Vice-Président de la Yougoslavie ; il finit par donner sa démission, quoique continuant à protester de son innocence. [La meilleure relation de cette affaire, dont je me suis servi ici, est celle de H. Lydall, "Yugoslavia in Crisis", Oxford, 1989, pp. 168-71 (citation en p. 171) ; cf. aussi B. McFarlane, "Yugoslavia: Politics, Economics and Society", Londres, 1988, pp. 171-2, et Branko Magaš, "Destruction of Yugoslavia: Tracking the Break-up, 1980-1992", Londres, 1993, pp. 111-12] Abdić en particulier demeura un personnage très populaire auprès des Musulmans ordinaires, qui trouvaient qu'il s'était donné beaucoup de mal pour apporter emploi et prospérité à une région très pauvre de la Bosnie. Beaucoup étaient convaincus que toute l'affaire avait été manipulée depuis Belgrade comme moyen de dégommer quelques-uns des politiciens Musulmans les plus en vue. Pozderac lui-même avait été candidat à la Présidence de la Yougoslavie ; il avait aussi présidé le Comité Constitutionnel qui travaillait à une nouvelle mouture de la Constitution qui, croyait-on à Belgrade, allait être "anti-serbe" dans les changements proposés. C'était certainement la pression des journaux serbes, notamment "Borba", qui avait forcé Pozderac à démissionner. Les conséquences de cette affaire étaient catastrophiques pour toute l'économie de la région Nord-Ouest de la Bosnie, avec sa population principalement musulmane. Cet épisode symbolisait de deux manières le malaise qui frappait la Bosnie et l'ensemble de la Yougoslavie au milieu des années 1980 : tout d'abord c'était l'effondrement général d'un système économique fait de bric et de broc qui n'avait réussi à maintenir sa lancée qu'avec de l'argent emprunté. Le pays était couvert d'usines géantes qui auraient fonctionné à perte même sans les versements d'intérêts sur les prêts qui avaient financé leur création [...] la deuxième manière dont l'affaire Agrokomerc symbolisait l'état général de la Yougoslavie tenait à ce qu'elle révélait sur toute la classe dirigeante des politiciens communistes. Pendant des décennies, le pays avait été dirigé par des dynasties locales de potentats qui avaient tiré leur épingle du jeu pendant la guerre et s'étaient très tôt propulsées à des postes où elles avaient pu développer des réseaux de pouvoir et de clientélisme. Ceux qui avaient combattu aux côtés des Partisans pouvaient s'attendre à partager avec Tito les prébendes du pouvoir pour le reste de leur existence (comme le disait une blague yougoslave : "-Quelle est la différence entre la Yougoslavie et les Etats-Unis ?" Réponse : "- aux États-Unis vous travaillez quarante ans et vous devenez président pour quatre ans ; en Yougoslavie vous vous battez pendant quatre ans et vous devenez Président pour quarante ans"). [L'"islamisme" d'Izetbegović, fabrication des mafieux kaguébistes de Belgrade] [...] jusqu'alors [la fin de 1989, Milošević] avait suivi sa préférence première, qui était de prendre le pouvoir sur toute la Yougoslavie en se servant des structures existantes du Parti Communiste et du gouvernement fédéral. Mais cette option lui avait désormais échappé, avec la désintégration du Parti communiste et la division "verticale" de la politique yougoslave en des ensembles de partis nationaux dans les diverses républiques. Cela ne lui avait laissé que la seconde option : si la Yougoslavie ne voulait pas se laisser dominer en tant qu'entité unique, alors il y découperait une nouvelle, un territoire serbe agrandi, qui serait à lui et à lui tout seul. Les hommes politiques slovènes et croates passèrent une bonne partie de l'année 1990 à plaider pour une transformation pacifique et négociée de la Yougoslavie d'un état fédéral en un état confédéral, -c'est-à-dire d'un état où les institutions et la loi fédérales ont le pas en un autre où ce sont les Républiques qui ont le vrai pouvoir, et où les institutions fédérées ne sont que leurs mandataires communs. Mais Milošević ne manifesta nul intérêt pour aucun des projets de ce genre. Le premier signe patent de la nouvelle stratégie de Milošević apparut dans la région de Knin en Croatie - une partie de l'ancienne frontière militaire ou "Krajina" à la lisière Nord-Ouest de la Bosnie [inexact : Knin se trouve en Dalmatie du Nord,qui faisait partie des possessions vénitiennes en 1630, lorsque cette "Militärgrenze" a été instituée, et que l'Autriche n'a annexée qu'en 1815 à l'issue du Congrès de Vienne : Knin n'en a donc jamais fait partie], et qui avait une population majoritairement serbe. Aux élections d'avril 1990 en Croatie, ces Serbes s'étaient organisés en un "Parti Démocratique Serbe" (SDS) ; Milošević s'était probablement intéressé dès le départ à cet événement, mais il semble avoir été une initiative essentiellement locale, exprimant les craintes des Serbes locaux de perdre leur identité culturelle dans la nouvelle Croatie nationaliste. Certains des membres les plus extrémistes de ce parti, reflétant la propagande de Belgrade, déclaraient qu'il leur fallait se défendre contre un "état oustachi" -d'abord une allusion à la réapparition du drapeau croate à damier, qui avait bien sûr été un symbole oustachi, mais était aussi le drapeau croate depuis des centaines d'années. Après l'élection, quand le nouveau gouvernement commença à licencier les fonctionnaires communistes, on prétendit aussi que les Serbes se faisaient expulser en masse de leurs postes de travail. Comme les Serbes étaient lourdement sur-représentés dans l'appareil d'état de Croatie (représentant quelque 40 % des membres du Parti Communiste et 67 % de forces de police [pour 12 % de la population ; il est vrai que les Serbes ne savaient pas toujours faire autre chose]), ils devaient nécessairement être aussi sur-représentés dans les licenciements ; et bien sûr qu'il y eut aussi quelques injustices et règlements de comptes. Cependant, à l'été 1990, le SDS de Knin fut capté par un chef extrémiste [Milan Babić] qui semble avoir eu des contacts étroits avec Milošević. Il tint un référendum local en août sur l'"autonomie" des Serbes, bafouant l'autorité du gouvernement croate, qui l'avait déclaré illégal. Une milice serbe armée apparut dans les rues de Knin, apparemment avec l'aide d'officiers de la garnison de l'armée fédérale (dont le commandant fut ensuite Ratko Mladić) ; les autorités croates tentèrent de confisquer les stocks d'armes des unités de réserve de la police locale ; et les Serbes, à qui leurs chefs et les médias de Belgrade racontaient que les "Oustachis" complotaient de les massacrer, réclamèrent la protection de l'armée fédérale. Des émeutes eurent lieu, et des policiers croates furent abattus. à partir de janvier 1991 les chefs serbes du cru décrivaient leur région comme la "Région Autonome Serbe de Krajina", et formaient leur propre "parlement". Deux mois plus tard, des hommes armés de cette même "Krajina" tentèrent de s'emparer du Parc national de Plitvice, le plus important centre touristique de la Croatie intérieure : c'était défier directement et délibérément le gouvernement croate. Une fusillade eut lieu avec la police croate, et la présidence fédérale ordonna à l'armée (malgré les protestations croates) d'occuper le parc pour "rétablir la paix". [Sur tous ces événements, cf. Poulton, "Balkans", pp. 24-7. Magaš, "Destruction of Yugoslavia", p. 293 ; 313; M. Glenny, "Fall of Yugoslavia: the Third Balkan War", Londres, 1992, pp. 13-19] Ces événements, qui se produisaient de l'autre côté de la frontière nord-ouest de la Bosnie, méritent qu'on les étudie un peu en détail, parce qu'ils constituent le modèle de ce qui fut fait plus tard en Bosnie elle-même. Trois techniques étaient employées, une générale et deux particulières. La méthode générale consistait à radicaliser la population serbe par un bombardement incessant de désinformation à travers les médias et les politiciens locaux, afin de créer l'affolement : on présentait tous les actes du gouvernement Tuđman comme des exemples de "terreur" oustachie. (On doit souligner que certaines des mesures du gouvernement croate étaient grossièrement provocantes, comme d'ordonner le retrait des panneaux de signalisation en cyrillique ; alors que le gouvernement bosnien se pliait en quatre pour apaiser sa propre population serbe). La seconde méthode était une technique classique que l'on peut trouver dans les manuels de guérilla : celle de "compromettre les villages", employée par la Résistance française, le Viêt-cong et d'innombrables autres mouvements semblables : cette technique consiste à créer un incident - par exemple mitrailler un car de policiers croates à proximité d'un village particulier - pour provoquer une répression ou des représailles, pour distribuer ensuite des armes aux villageois en leur racontant que la police complote de les attaquer. Quand la police en armes arrive effectivement, il est facile de déclencher une fusillade ; et voilà qu'un village, auparavant neutre, se trouve maintenant du côté des insurgés. Et la troisième technique est un truc simple et parfaitement transparent : créer des incidents violents et ensuite demander à l'armée d'intervenir en "arbitre impartial", alors qu'il était parfaitement clair que l'armée, obéissant à Belgrade et son corps d'officiers dominé par des Serbes, agissait pour le compte de Milošević et de la Serbie. Cette manière de dépecer le territoire croate, qui avait donc commencé un an avant la déclaration d'indépendance de la Croatie en juillet 1991, reposait très lourdement sur l'affirmation suivant laquelle les Serbes de Croatie étaient menacés par un régime "oustachi". En Bosnie il n'y avait aucune possibilité de faire tenir une telle duperie ; aussi fallait-il imaginer une nouvelle menace pour les Serbes. à la place des "hordes oustachies", on raconta aux Serbes qu'ils étaient menacés par des "intégristes islamiques". Il est nécessaire de comprendre ce qui a permis de rendre plausible une invention de ce genre, et pourquoi celle-ci est fausse. En Bosnie, comme dans la plupart des autres Républiques, le Parti Communiste s'était désintégré au début de 1990 et un ensemble de partis nationaux ou nationalistes s'était formé. à partir de 1989, les nationalismes voisins de Serbie et de Croatie s'étaient faites des présences menaçantes, les ambitions ultimes de Milošević et Tuđman se cachant à peine. Milošević était ouvertement associé aux projets politiques pan-serbes de Ćosić et de l'Académie serbe. On savait que Tuđman était persuadé que la plupart des Musulmans de Bosnie étaient "indiscutablement d'origine croate" et que la Bosnie et la Croatie "formaient une entité géographique et économique indivisible". [Z. T. Irwin, 'The Fate of Islam in the Balkans: A Comparison of Four State Policies' in P. Ramet, ed., Religion and Nationalism in "Soviet and East European Politics", revised edn., Durham, North Carolina, 1989, p. 392] Pendant l'automne et l'hiver 1989-1990, de hauts dirigeants de Bosnie s'inquiétaient de l'éventualité que la Serbie ou la Croatie ne cherchent à redessiner la carte, et en mars 1990, les chambres de l'assemblée bosnienne tinrent un congrès spécial en commun pour dénoncer l'idée d'apporter quelque changement que ce soit aux frontières de la Bosnie. Cependant, la situation n'était pas tout à fait symétrique entre les Serbes et les Croates : il était évident que c'était Milošević qui menait le jeu, et la politique officielle du parti de Tuđman, la HDZ, était de s'opposer à toute altération des frontières - parce qu'elle savait que si on admettait le moindre changement, les frontières de la Croatie seraient les premières à souffrir. Le bombardement de la propagande belgradoise sur le "danger" que couraient les Serbes en Bosnie, qui avait déjà commencé à l'été de 1989, eut l'effet de rassembler les Croates et les Musulmans de Bosnie d'un côté de la querelle et les Serbes de l'autre. Quand un parti croate fut fondé en Bosnie au début de 1990 c'était une filiale de la HDZ de Tuđman, et sa politique officielle était de maintenir inviolées les frontières de la Bosnie. Mais quand en juillet un parti serbe fut créé en Bosnie, il s'appelait la SDS, - le même que celui du parti qui faisait de l'agitation pour l'"autonomie" de la Krajina croate et se trouverait bientôt en révolte ouverte. [S. P. Ramet, "Nationalism and Federalism in Yugoslavia, 1962-1991", 2nd edn., Bloomington, Indiana, 1992, pp. 233, 243] Le principal parti des Musulmans en Bosnie, qui s'appelait le "Parti de l'Action Démocratique" (SDA) fut fondé en mai 1990. Il était dirigé par Alija Izetbegović, qu'on avait libéré de prison en 1988 ; en tant que premier accusé du plus fameux procès de la décennie, il était un choix naturel pour le premier parti Musulman post-communiste qui ne fût pas communiste (en fait, quand il finit par devenir chef de l'état il était le seul chef d'état de toutes les républiques yougoslaves post-communistes qui n'avait jamais été lui-même membre de la Nomenklatura). Placés entre le marteau et l'enclume des nationalismes serbe et croate, les Musulmans de Bosnie réagirent de deux manières : ils renforcèrent leur propre nationalisme de "Musulmans" en mettant davantage l'accent sur sa composante la plus caractéristique, c'est-à-dire religieuse, et en même temps ils réaffirmèrent leur souhait que la Bosnie conserve son caractère unique de république multinationale et multi-confessionnelle. L'élément religieux s'exprimait dans le symbolisme public du SDA avec ses drapeaux et ses croissants verts ; et son élément pluraliste s'exprimait dans son programme. Qu'il existât une tension réelle entre ces deux éléments, c'est ce qui apparut en septembre 1990, trois mois avant les élections en Bosnie, lorsqu'un des chefs du SDA, l'émigré multimillionnaire Adil Zulfikarpašić fit défection pour fonder son propre parti, l'Organisation Musulmane de Bosnie" (MBO), avec un programme expressément non religieux. Malgré le nom même de son nouveau parti, Zulfikarpašić essayait de jeter les fondations d'une politique échappant aux factions, où les gens voteraient pour un programme politique de leur choix (libéral, socialiste, etc.) au lieu de se borner à voter pour affirmer leur identité nationale. Comme Izetbegović lui-même le fit remarquer, c'était alors une ambition irréaliste. C'est ce qu'il dit à un journaliste : "Avec leur oppression, les communistes ont créé chez les gens ce besoin d'affirmer leur identité nationale. Peut-être que dans quatre ou cinq ans, nous aurons traversé le champ de mines pour atteindre l'horizon de la société civile. Pour l'instant, malheureusement, notre parti est forcé d'être national. Les partis qui essaient de représenter tout le monde sont petits et faibles. Nous avons un vrai risque de guerre civile ; notre but principal en tant que parti est de maintenir l'unité de la Bosnie-Herzégovine." [M. Thompson, "Paper House: The Ending of Yugoslavia", Londres, 1992, p. 99] Mais Izetbegović lui-même, bien entendu, était personnellement identifié avec l'élément religieux de l'"identité religieuse et nationale". Le document que l'on avait utilisé comme fondement des accusations portées contre lui en 1983, la 'Déclaration islamique', fut rééditée à Sarajevo en 1990. Quelques-uns de ceux qui l'ont lu ont pu penser qu'il s'agissait d'une sorte de manifeste personnel pour les élections de Bosnie, et les propagandistes serbes l'ont souvent représenté comme un projet de transformation de la Bosnie en état islamique intégriste. Mais il n'y avait aucun plan de ce genre ni dans le programme du SDA, ni dans le texte de la 'Déclaration islamique' elle-même. C'était, écrit à la fin des années 1960, un traité général sur la politique et l'Islam, adressé à l'ensemble du monde musulman ; il ne concerne pas la Bosnie, et en fait, il ne la mentionne même pas. Izetbegović débute avec deux éléments fondamentaux : la société et le gouvernement islamiques. Le gouvernement islamique, affirme-t-il, ne peut pas être institué à moins qu'il n'y ait déjà une société qui le soit, et celle-ci n'existe que si la majorité absolue de la population est composée de musulmans sincères et pratiquants. "Sans cette majorité, l'ordre islamique se réduit à un pouvoir pur (parce que le second élément, la société islamique, fait défaut", et peut dégénérer en tyrannie. [Izetbegović, 'Islamska deklaracija', Sarajevo, 1990, p. 37] Cette condition excluait la création d'un état islamique en Bosnie où les Musulmans - même les musulmans de papier, a fortiori les musulmans pratiquants - étaient minoritaires. Toute la discussion de la nature d'un système politique islamique, qui occupe la plus grande partie de l'ouvrage, est de ce fait également inapplicable à la Bosnie. Lorsque Izetbegović dit, par exemple (dans une phrase généralement citée en-dehors de son contexte par les propagandistes serbes), qu' "il n'y a aucune paix ni coexistence entre la foi islamique et des institutions sociales ou politique non islamiques", il se réfère à des pays qui, à la différence de la Bosnie, possèdent des sociétés islamiques, et explique que là où la majorité des gens sont des musulmans pratiquants, ceux-ci ne peuvent pas accepter qu'on leur impose des institutions non musulmanes. [Ibid., p. 22] Il n'y a qu'un seul passage dans l'ensemble du traité qui s'applique directement au statut politique des Musulmans de Bosnie : "les communautés musulmanes incluses dans des communautés non musulmanes, aussi longtemps qu'il existe une garantie de liberté religieuse, de vie et de développement normaux, sont loyales et ont l'obligation d'exécuter toutes leurs obligations à l'égard de ces communautés, l'exception de celles qui portent atteinte à l'islam et aux musulmans ." [Ibid., p. 37-8] Quelques-uns des arguments de ce traité que l'on a décrits comme "intégristes" ne sont que l'affirmation d'une foi orthodoxe que tout musulman sincère approuverait : ainsi Izetbegović affirme qu'un état islamique doit réprimer l'alcoolisme, la pornographie et la prostitution ; il affirme que l'islam n'est pas seulement un ensemble de croyances privées mais une manière de vivre complète avec une dimension sociale et politique ; et il insiste sur le fait que la fraternité du monde entier des croyants musulmans, la Oumma, transcende les frontières nationales [Ibid., pp. 21-4, 30]. On ne peut dire d'aucun de ces arguments-là qu'il soit fondamentaliste. Certes, le terme même de "fondamentalisme" est vague et impressionniste : il n'est pas très utilisé par ceux qui étudient l'islam, qui souhaiteraient distinguer soigneusement entre différentes sortes de mouvements néo-conservateurs, extrémistes ou anti-modernistes dans l'islam, de la doctrine wahhabite de l'état traditionaliste d'Arabie Séoudite à l'idéologie révolutionnaire de l'Ayatollah Khomeini en Iran [Pour une analyse lucide faite par un des plus grands spécialistes, cf. J. L. Esposito, "Islam and Politics", 3ème edn, New York, 1984, particulièrement les pp. 269-301 [Il s'est depuis discrédité]]. Mais les politiciens et les journalistes emploient les termes d'"intégrisme" ou "fondamentalisme" pour désigner ensemble un certain nombre de caractéristiques. L'une d'entre elles est l'extrémisme politique, l'idée que la fin, instituer le pouvoir islamique, justifie tous les moyens. Izetbegović rejette explicitement cette idée, condamnant tout projet de prendre le pouvoir pour imposer d'en haut une société islamique. Son argument central est qu'on ne peut créer une société islamique (dans une population où la majorité est composée de musulmans au moins officiels) que par un long processus d'éducation religieuse et de persuasion morale [Izetbegović, 'Islamska deklaracija', p. 37-42]. Une autre caractéristique de ce qu'on appelle approximativement le "fondamentalisme" est une hostilité politique et culturelle féroce à l'égard de l'Occident. Izetbegović critique effectivement la laïcisation forcée de la Turquie sous Atatürk, qui, affirme-t-il, se fondait sur la prémisse que tout ce qui était musulman était culturellement arriéré et primitif ; et il s'en prend à ces soi-disant progressistes, occidentalistes et modernisateurs qui appliquent une politique semblable ailleurs dans le monde musulman [Izetbegović, 'Islamska deklaracija', p. 7]. Mais l'attitude générale qu'il prend dans l'ouvrage n'implique certainement pas le rejet de la civilisation occidentale. "Depuis son premier établissement, écrit-il, l'islam a entrepris d'étudier et de rassembler la somme des connaissances que lui avaient léguées les civilisations antérieures. Nous ne voyons pas pourquoi l'islam d'aujourd'hui devrait adopter une approche différente vis-à-vis des acquis de la civilisation euro-américaine avec laquelle il est si largement en contact [Ibid., p. 31]. Les conceptions d'Izetbegović à ce sujet ont été exposées de manière bien plus complète dans un ouvrage plus long et plus important paru au début des années 1980 : "L'Islam entre l'est et l'ouest" [ed. François-Xavier de Guibert], où il tente de présenter l'islam comme une sorte de synthèse intellectuelle incluant les valeurs de l'Europe occidentale. L'ouvrage contenait des pages éloquentes à la gloire de la Renaissance (y compris les portraits) et de la littérature européenne ; il décrivait la Chrétienté comme "quasiment l'association d'une religion suprême avec une éthique suprême" ; il contenait aussi un chapitre particulier à la gloire de la philosophie et de la culture anglo-saxonnes et de la tradition démocrate-sociale [Izetbegović, "Islam izmedju istoka i zapada", Sarajevo, 1988, pp. 107-9, 132, 251-64]. Aucun intégriste n'aurait pu écrire cela. Parler d'un danger fondamentaliste en Bosnie était en tout état de cause particulièrement inapproprié, parce que les Musulmans de Bosnie étaient alors l'une des populations musulmanes les plus laïcisées du monde. Il y eut sans aucun doute des tentatives éphémères et limitées pour faire de l'agitation islamiste en Bosnie au cours des années 1980 : un rapport d'une publication extrémiste basée à Londres déclarait fièrement que cette propagande avait "allumé le feu de l'Islam en inspirant des centaines de musulmans de Bosnie". Cependant, même des "centaines" de militants n'auraient guère pu avoir d'influence sur une population de deux millions de Musulmans, dont la majorité absolue ne se considérait pas comme croyante et ne suivait certains rites de l'islam que pour des raisons de culture et de tradition. Une étude de 1985 estimait à 17 % la proportion des croyants en Bosnie. [Poulton, "Balkans", p. 43] Des décennies d'enseignement laïc et de culture politique communiste avaient été renforcées à cet égard par une occidentalisation toujours croissante de la société. L'urbanisation montante de la Bosnie, quoique lente au début, avait aussi exercé son effet : à la fin des années 1980, 30 % des mariages dans les zones urbaines étaient des mariages "mixtes". Pour bien des Musulmans de la campagne et la grande majorité de ceux de la ville, être Musulman se réduisait à un ensemble de traditions culturelles : les noms musulmans, la circoncision, les baklavas et la fête du "Ramazan Bajram" [fin du Ramadan], faire couper par un grand-parent les cheveux des enfants d'un an, une préférence pour le minuscules tasses à café sans anse, une sympathie pour les araignées et diverses pratiques traditionnelles, dont l'origine est souvent inconnue à ceux qui les pratiquent [cf. C. Sorabji, "Bosnia's Muslims: Challenging Past and Present Misconceptions", Londres, 1992, pp. 5-6.]. Aucun programme "islamiste" n'aurait jamais pu être envisagé par un parti qui devait d'abord s'assurer les voix de ces musulmans laïcisés, puis fonctionner dans un gouvernement de coalition avec au moins l'un des deux autres partis nationaux. Lorsqu'on compta les voix aux élections de décembre 1990, le parti d'Izetbegović avait obtenu 86 sièges sur les 240 de l'assemblée et d'autres Musulmans, y compris la MBO d'Adil Zulfikarpašić, 13 autres. Le parti serbe, mené par le psychiatre de Sarajevo (d'origine monténégrine) Radovan Karadžić, en obtint 72. Il avait fait campagne dans des termes vagues pour la défense des droits des serbes, mais n'avait absolument pas parlé de diviser la Bosnie par des moyens pacifiques, a fortiori par la guerre ; aussi peut-on exclure la proposition suivant laquelle cette élection, qui donnait vaguement au Dr Karadžić le droit de se dire le "chef" des Serbes de Bosnie, lui aurait donné quelque mandat que ce soit pour faire ce qu'il fit par la suite (en fait beaucoup de Serbes n'avaient pas voté pour lui, et il y avait 13 autres élus serbes qui n'étaient pas de son parti). La HDZ croate avait obtenu 44 sièges. En tout il y avait 99 Musulmans, 85 Serbes, 49 Croates et sept "Yougoslaves". ces proportions (41 % de Musulmans, 35 % de Serbes, 20 % de Croates), correspondaient en gros à celles de la population dans son ensemble (respectivement 44 %, 31 et 17 %). [Poulton, "Balkans", p. 44.] Izetbegović forma ce qui était en fait un gouvernement d'unité nationale, constitué d'une coalition formelle des trois plus grands partis, et les postes gouvernementaux furent partagés entre eux. Qu'Izetbegović ait agi de la sorte, alors qu'il aurait pu gouverner le pays par une simple alliance des Musulmans avec les Croates, était un gage de sa bonne foi. Cependant, dès les premiers moments de ce gouvernement, il devint clair que le parti serbe avait tout autre chose en tête. Bibliographie "Velika Epohina enciklopedija aforizama", Zagreb, 1968. J. L. Esposito, "Islam and Politics", 3ème edn, New York, 1984. Misha Glenny, "Fall of Yugoslavia: the Third Balkan War", Londres, 1992. Florence Hartmann, 'L'écrasante responsabilité de Milošević', "Convergences Bosnie-Herzégovine", n° 20, janvier-février 1998. Z. T. Irwin, 'The Islamic Revival and the Muslims of Bosnia-Herzegovina', "East European Quarterly", vol. 17, 1984. Z. T. 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