http://www2.h-net.msu.edu/~habsweb/syllabi/MalcomRes.html Noel Malcolm, lundi 10 mai 1999. Message pour "HABSBURG Reviews" Je suis très reconnaissant à Thomas Emmert pour les remarques favorables qu'il a faites dans sa recension de mon livre "Kosovo: A Short History". Cependant, comme il fait aussi un certain nombre de critiques, je me demande si on ne pourrait pas m'autoriser à leur répondre. Sa critique principale est que l'ouvrage serait "marqué par la détermination dominante de l'auteur de mettre en cause les mythes serbes" ; il dépeint mes écrits comme "partisans", se plaignant que j'aurais entrepris une "tentative transparente pour prouver que les mythes principaux des Serbes sont faux".. S'il est exact que j'essaie de prouver que des mythes sont faux, cette manière de caractériser mon livre, présentée dans une large mesure sous la forme d'allégations concernant mes mobiles, est trompeuse et bizarrement unilatérale. Ma "détermination dominante" était, dans la mesure du possible, d'établir la vérité sur l'histoire du Kosovo. Dans un compte rendu aussi long, Emmert ne mentionne qu'une seule fois — dans une formule lâchée au passage — que je m'en suis aussi pris aux "prétentions exagérées" des Albanais. En fait, comme il doit le savoir, c'est l'ensemble des mythes essentiels des Albanais relatifs au Kosovo que j'ai voulu démanteler. Les deux exemples les plus importants : les Albanais affirment qu'il y aurait toujours eu une population majoritairement albanaise au Kosovo, même au moyen-âge. J'affirme que les preuves disponibles ne soutiennent tout simplement pas cette affirmation. Des Albanais dépeignent la ligue de Prizren comme un mouvement socialement progressiste, qui aurait dès le début lutté pour l'indépendance : j'affirme qu'il s'agit là d'une illusion romantique, et que la Ligue était un mouvement socialement conservateur qui, dans sa première phase au moins, était pro-Ottoman. Or, c'est pourtant un simple fait — et je n'y suis pour rien — qu'il y a davantage de mythes historiques serbes que d'albanais à propos du Kosovo. C'est pourquoi mon ouvrage contient davantage de prétentions serbes mises en pièces que de prétentions albanaises — et non parce qu'il serait anti-serbe, mais parce qu'il est anti-mythes. C'est égarer gravement le lecteur que de proférer des allégations sur mes motifs, comme le fait Emmert, pour expliquer ce déséquilibre apparent. Je m'interroge : est-ce qu'il trouverait mon livre "plus équilibré" si je m'était limité à un quota fixe de mythes des deux côtés, laissant ainsi, en toute connaissance de cause, un certain nombre de mythes serbes intacts ? Je ne crois pas qu'aucun historien responsable agirait de la sorte. Je ne souhaite pas spéculer sur les raisons qu'a Emmert pour présenter un compte rendu aussi partial de mon livre, mais je pense qu'il est honnête de rappeler que c'est en grande partie dans le cadre de l'historiographie serbe (à laquelle il a fait une très honorable contribution) qu'il a mené à bien son oeuvre propre. C'est aussi par le biais de la perspective serbo-croate (et, en pratique, à dominante serbe) que plupart des universitaires occidentaux qui traitent à un titre ou à un autre de l'histoire du Kosovo y sont parvenus. Pour ma part, j'ai soigneusement étudié les travaux de cette tradition, mais j'ai également étudié une vaste gamme d'autres travaux (en particulier, écrits en albanais) que la plupart des savants occidentaux, tels qu'Emmert, n'ont jamais lus. Lorsqu'ils voient que ma manière de raconter les choses diffère d'une manière ou d'une autre de ce qu'ils supposent traditionnellement, ils sautent à la conclusion que je devrais être "anti-serbe" et par conséquent "partial". Cependant, c'est moi qui ai soigneusement examiné les deux côtés ; et c'est leur science à eux qui dépend si lourdement d'un seul, exclusivement. "Audietur et altera pars" est une bonne maxime pour les historiens, comme elle l'est pour les magistrats. Qu'on me laisse seulement répondre sur les trois points particuliers où Emmert écarte mon analyse comme "tout simplement pas convaincante". — Il note que j'argumente contre l'affirmation serbe comme quoi le Kosovo serait le "berceau de la civilisation serbe" ; sa réponse est que "si les Serbes contemporains considèrent le Kosovo comme le berceau de leur civilisation, aucun coupage de cheveux en quatre à ce sujet ne pourra les influencer". Je trouve que c'est une réponse extrêmement étrange de la part d'un historien. Il a l'air de dire que si des gens croient qu'une chose est vraie, alors ça ne sert çà rien de démontrer qu'elle ne l'est pas — voire, éventuellement, que les arguments employés pour faire cette démonstration seraient en quelque sorte moins valides, simplement parce que certaines personnes y demeureront indifférentes. Or, il semble tout de même qu'il y ait ici deux questions en cause : (a) la réalité des faits historiques, et (b) le fait culturel de la croyance, ou du refus de croire, relatifs à ces faits. Mes arguments, dans le chapitre sur le Kosovo médiéval, concernent la question (a). Spécifiquement, je fais remarquer que, si un grand nombre de Serbes décrivent le Kosovo comme le berceau des Serbes, les faits chronologiques ne le confirment pas : entre l'arrivée des Serbes dans les Balkans et l'imposition ultime de la férule ottomane au milieu du XVème siècle s'étend une période d'environ 800 ans, et au cours de cette période-là le Kosovo n'a fait partie d'un État serbe que pendant les 250 dernières années. Il faut croire qu'Emmert est prêt à balayer une différence de 550 années comme relevant du "coupage de cheveux en quatre". Encore sur ce point-là, j'ai distingué soigneusement les différents sens dans lesquels on pourrait décrire le Kosovo comme "central" dans l'État némanide. J'explique qu'il l'était à la fois aux sens géographique et économique (Emmert écrit par erreur que je "douterais" du second) ; cependant, je fais remarquer que la plupart du temps, c'est en-dehors du Kosovo que se trouvait la capitale politique : à Ras [dans le Sandjak actuel] jusqu'au milieu du XIIIème siècle, et à Skopje [en Macédoine actuelle] sous Milutin et Dusan au XIVème. Je souligne aussi que le programme de construction d'églises de ces dirigeants n'était pas centré sur le Kosovo, que le siège de l'Église de Serbie se trouvait à Zica jusqu'aux années 1290 [lorsqu'il fut brûlé par un raid de Tartares et de Coumans] et que, lorsque Zica fut reconstruit, plusieurs patriarches de Serbie avaient rétabli l'habitude d'y résider. Emmert se borne à proclamer que "le Kosovo est bel et bien devenu le centre de l'État médiéval". Et cette proclamation non différenciée est — associée à sa remarque comme quoi les Serbes considéreront de toutes façons mes arguments comme "du coupage de cheveux en quatre" — censée suffire à prouver que ce que j'ai écrit ne serait "tout simplement pas convaincant". — Sa seconde objection concerne mon traitement de la mythologie tournant autour de la bataille de Kosovo en 1389. Il écrit : "Malcolm continue d'affirmer que c'est seulement au XIXème siècle que les 'courants de la tradition' se sont transformés en idéologie nationale. Il est certain que l'avènement du nationalisme du XIXème siècle a encouragé un renouveau de l'ethos du Kosovo et d'évidentes enjolivures à la tradition, mais les Serbes avaient bien moins besoin d'inventer une tradition pour encourager une conscience nationale. L'ethos du Kosovo était bien établi par la tradition épique et par les "Dits de la Bataille de Kosovo" bien avant l'époque de Vuk Karadzic." Une fois encore, les lecteurs ont droit à l'énoncé ex cathedra de l'opinion d'Emmert comme quoi "l'ethos du Kosovo était bien établi", mais ils n'ont droit à aucune preuve, ni à aucune mention de la différence soigneuse que j'ai tenté d'établir entre ce que j'appelle les différents ""courants" de la tradition. Cette hypostase d'un "ethos du Kosovo" indépendant du temps est certainement ce à quoi souscrit l'historiographie nationaliste serbe ; cependant, j'ai tenté de prouver qu'elle préjuge de la question et que les preuves historiques ne la justifient pas. — Sa troisième objection concerne mon récit de la "Grande Migration" des Serbes en 1690. Il résume très exactement mes conclusions (tout en omettant, une fois de plus, de signaler que je rejette aussi des affirmations exagérées du côté albanais) mais c'est pour conclure ensuite : "L'analyse de Malcolm n'est pas absolument convaincante. Il y a trop peu de sources pour que l'on puisse facilement admettre les vastes conclusions qu'il en tire. Tout au long de son analyse, il semble se complaire dans le rôle de détective de l'historien, bondissant sur une source peu connue, et construisant à partir de là une compréhension de l'histoire qui confond ce que les historiens serbes affirment depuis des années [et qui était à la réflexion beaucoup moins vraisemblable a priori]." Notez tout d'abord qu'ici, il dit seulement que mon analyse n'est "pas absolument convaincante" ; lorsqu'il présentait cette partie-là de sa recension, il résumait à l'avance son argument en disant que "l'analyse elle-même n'est tout simplement pas convaincante". Ce sont là des verdicts passablement différents. Cependant, dans tous les cas, en quoi consiste son objection sur ce point-là ? Il ne cherche pas à contredire un seul de mes arguments ; à la place, il se borne à noter qu'il y aurait "trop peu de sources". Or, j'ai examiné toutes les sources dont se sont servis les historiens serbes, plus un certain nombre qu'ils ne connaissaient pas, ou auxquelles ils n'ont pas prêté l'attention qu'il fallait. Le nombre des sources pertinentes dans les archives autrichiennes, vénitiennes, vaticanes, françaises et britanniques est en fait plutôt élevé — remarquablement élevé, même, pour un événement ou une suite d'événements qui se sont produits au milieu des Balkans à la fin du XVIIème siècle. Apparemment, Emmert est si obstinément attaché aux affirmations traditionnelles de ces historiens serbes qu'il souhaite écarter mon récit comme "pas absolument convaincant" voire "tout simplement pas convaincant", à cause d'une "insuffisance de sources", alors que les sources dont eux-mêmes se sont servis étaient moins nombreuses que celles que j'ai utilisées. Les sources dont je me suis servi comprennent par exemple un manuscrit négligé dans les archives du ministère français des affaires étrangères, qui contribue à résoudre le vieux débat sur la présence du patriarche de Serbie à Prizren le 6 novembre 1689 [il était au Monténégro]. J'ai aussi cité non pas une mais deux déclarations signées par ledit patriarche concernant le nombre de personnes qui l'avaient suivi en Hongrie — déclarations qui contredisent totalement le décompte traditionnel, répété par maint auteur serbe, des "37 000 familles". Si ces deux déclarations signées du Patriarche lui-même doivent être écartés comme une "insuffisance de sources", combien en faut-il de plus à Emmert ? Tout aussi bizarre est sa manière de me décrire comme "bondissant sur une source peu connue"... je peux garantir au Professeur Emmert que je ne bondis pas sur les sources, pas plus que je ne rampe sournoisement vers elles. Les sources, je les étudie, avec un certain soin, et je présente mes conclusions en conséquence. J'ai tenté tout au long de mon livre d'expliquer quelles sont les preuves, quel différent crédit on peut accorder à des sources différentes, quelles sont les conclusions que l'on peut déduire avec confiance, lesquelles sont davantage spéculatives, et ainsi de suite. J'avais espéré trouver, au moins dans le monde savant, des critiques qui répondraient, s'ils ne partageaient pas mes conclusions, en contestant soit mes preuves soit mon raisonnement, ou en présentant des contre-preuves de leur cru. Au lieu de cela, j'ai rencontré des objections principalement bâties autour de mes prétendus motifs. Je regrette de voir cette tendance se poursuivre y compris dans les commentaires d'un savant tel que le Professeur Emmert ; j'espère que son affirmation quelque peu péremptoire de ses propres opinions, et sa description unilatérale des miennes, n'empêcheront pas les lecteurs qui réfléchissent d'étudier les preuves et les arguments que j'ai présentés dans mon ouvrage, et d'en tirer leurs propres conclusions.