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Les Balkans vus de France au XXe siècle
Paul Garde*,  Esprit,  décembre 2000


Nous examinerons ici la façon dont les Français,  tout au long du XX° siècle,  ont compris les problèmes balkaniques.
Précisons d'abord de quels Balkans  et de quels Français il s'agit.

Quels Balkans ? La France (de même que l'Angleterre)  a toujours abordé la péninsule  par le sud maritime,  contrairement
aux puissances germaniques  et à la Russie,  qui y accédaient par le nord continental.  Les seuls parages familiers
au négoce  et à la diplomatie française ont été longtemps la Grèce  et les détroits : l'archipel,  Salonique
et Constantinople.  Dans le publie aussi,  il y avait un intérêt pour les turqueries,  et un puissant mouvement philhellène.
Le versant méridional,  aujourd'hui Grèce  et Turquie,  a eu au XX° siècle encore  un destin particulier,  puisqu'il
a échappé au communisme,  et de ce fait  gardé avec la France  des relations suivies,  qui ressortissent plutôt
à la politique méditerranéenne que balkanique.  Nous n'en parlerons pas ici,  et nous nous limiterons au nord et
au centre de la péninsule,  aux aires danubienne  et dinarique,  jadis terrains d'action russe  et autrichien,  qui
ont été longtemps terra incognita pour les Français,  et le sont presque redevenues à l'époque communiste :  Albanie,
Bulgarie,  Roumanie,  Yougoslavie.

Quels Français ?  Nous aurons affaire  à deux types de réactions à ces questions : d'une part celle des dirigeants
politiques,  dont la perception détermine les décisions qui constituent ce qu'on appelle «  la politique balkanique
de la France » ; de l'autre celle de l'opinion française dans son ensemble,  et plus particulièrement de ceux qui
[p. 18] expriment et aident à se former cette opinion,  les «  intellectuels au sens large,  ainsi que les journalistes
(au début du siècle on dit«  la presse »  et à la fin «  les médias »).  Ces deux ensembles,  le pouvoir et
l'opinion,  entretiennent dans une démocratie des rapports complexes et changeants qui,  sur le problème qui nous
occupe,  varieront plusieurs fois en un siècle  et sous trois républiques.  L'histoire du regard français sur les
Balkans est rythmée par les hauts  et les bas  de ce couple franco français en même temps  que par les événements
extérieurs,  balkaniques  et mondiaux.

Cette évolution complexe peut être sommairement divisée en quatre périodes : deux décennies d'engagement,  deux
autres de gestion,  un demi-siècle de désintérêt  et une décennie finale d'incertitudes.


L'engagement (1900 1920)

Le Pouvoir

La politique française avait surtout cherché dans les Balkans l'« alliance de revers » qui pouvait l'aider dans
sa lutte contre la Maison d'Autriche.  D'où l'alliance turque depuis François 1er et,  au XIX° siècle encore,  le
soutien apporté à l'Empire ottoman,  manifesté en particulier dans la guerre de Crimée.  D'autre part,  la France
avait activement soutenu l'indépendance grecque  et joué un rôle continu dans ce pays.  On ne peut signaler au XIX°
siècle  que deux incursions  dans le nord des Balkans,  toutes deux imputables aux Bonaparte,  la première éphémère,
l'autre plus durable : la création des « provinces Illyriennes »  par Napoléon 1er  et le soutien à l'indépendance
roumaine  par Napoléon III.

Avec la fin du siècle  les conditions changent  peu à peu.  Le recul ottoman a été constant,  les cinq petits royaumes
orthodoxes indépendants  apparus au cours du siècle  n'ont cessé de s'agrandir.  Les capitaux français  ont commencé
à s'investir  dans chacun d'eux.  Au niveau européen,  les antagonismes  et les coalitions  se sont solidifiés avec
l'hostilité franco allemande,  devenue permanente  depuis 1870,  et les alliances germano-autrichienne  et franco russe.
La France se trouve ainsi mêlée  aux querelles austro-russes  concernant le nord des Balkans.

Au tournant du siècle,  quelques événements  vont précipiter l'engagement français :  en 1898,  le voyage de Guillaume
Il  à Istanbul  annonce la montée de l'influence allemande  en Turquie ;  en 1903,  la révolution du palais de Belgrade
remplace les Obrenovic,  qui menaient une politique pro-autrichienne,  par Pierre 1er Karadjordjevic,  pro-russe  et
francophile ;  et en 1908  l'annexion de la Bosnie par l'Autriche provoque de fortes réactions en Serbie.  Désormais,
l'adversaire allemand [p. 19]  est directement présent sur le terrain balkanique,  et pour s'opposer à lui par une«
alliance de revers »,  un nouveau champion possible est apparu :  la Serbie,  alliée de la Russie  et dont les ambitions
nationales  tendant à une unification  des peuples sud-slaves garantissent la pérennité de l'engagement contre l'Autriche.
Comme devait l'écrire un peu plus tard,  en 1916,  le journaliste  Pierre de Lanux :

La politique de la France en Orient  s'est inspirée depuis le XVI° siècle d'une doctrine continue,  qu'il n'est nullement
question d'abandonner,  surtout à l'heure où cette politique peut atteindre son maximum d'efficacité.  Depuis François
1er,  nous avons appuyé systématiquement la grande puissance balkanique  — autrefois la Turquie — parce qu'elle
concourait à tenir en échec la Maison d'Autriche.  Pour rester fidèle à soi même,  cette ligne de conduite doit
comporter aujourd'hui  le rapprochement le plus net  avec la Yougoslavie future,  celle ci offrant  des garanties de
solidité économique  et politique,  lesquelles faisaient défaut  à l'empire turc en décadence [1] .

Ce texte,  écrit en pleine guerre,  définit en fait  ce qu'est la politique française avant,  pendant  et après
la Première Guerre mondiale.  Notons l'illusion des « garanties de solidité économique  et politique »  que l'auteur
croyait trouver  dans la future Yougoslavie.

La France soutient donc les États balkaniques en fonction de leur plus ou moins grande hostilité  à l'Autriche  et
à l'Allemagne,  et avec le souci de renforcer l'alliance franco-russe  en aidant elle-même les pays clients de la
Russie.  En 1906,  1909  et 1913  elle accorde à la Serbie des emprunts d'un montant total  de 495 millions de francs
pour l'achat d'armes sur le marché français [2] .  En 1912,  elle appuie diplomatiquement contre la Turquie  les quatre
alliés balkaniques,  et en 1913,  contre la Bulgarie,  elle soutient la Serbie,  le Monténégro  et la Grèce ;  elle
favorise le tracé de frontières  le plus favorable possible  à ces trois derniers pays  au détriment de la Bulgarie
vaincue  et du nouvel État albanais dont la création  a été parrainée par l'Autriche.

En 1914,  la France  se voit déclarer la guerre par l'Allemagne.  Elle n'a donc pas eu à choisir de soutenir la Serbie.
Mais le conflit était bien la conséquence  de la solidification des blocs  soutenant l'un l'Autriche,  l'autre la
Serbie  dans la crise issue  de l'attentat de Sarajevo.

Dans la guerre,  la France trouve  quatre alliés balkaniques.  Mais la Grèce n'entre dans l'alliance que du fait de
son «  viol [3]  »,  la Rouma[p. 20]nie  n'intervient qu'en 1916  et se retrouve presque aussitôt vaincue  et occupée,
du Monténégro  on parle peu.  C'est la Serbie,  agressée dès le début,  qui devient l'alliée privilégiée (si
l'on ose dire,  compte tenu de ses pertes écrasantes).  Toute une série d'épisodes héroïques constitue l'épopée
franco-serbe pendant cette guerre :  les victoires inattendues  de la minuscule Serbie sur le géant autrichien dans
la première année de la guerre,  l'effroyable retraite  de l'armée serbe  pendant l'hiver de 1915,  son sauvetage
par la flotte française  sur les côtes albanaises,  la fraternité d'armes sur le front de Macédoine,  la victoire
en commun.  De plus,  si à l'origine l'appui à la Serbie  n'était pour ainsi dire  qu'un sous-produit de l'alliance
franco-russe,  après 1917  la Russie est hors jeu  et c'est la France qui devient,  plus encore que l'Angleterre, 
le principal soutien du petit royaume.  « Aimons la France comme elle nous a aimés »,  dit le monument érigé  sur
le Kalemegdan  à Belgrade.


L'opinion

Car c'est ici qu'intervient un élément affectif  dans ce qui avait été jusqu'ici un froid jeu de puissance,  et
qu'entre en action l'opinion auparavant assez indifférente  aux problèmes balkaniques.  Avant la guerre les sympathies,
dans la mesure où elles se manifestaient étaient partagées.  L'insurrection d'Ilinden [2 août 1903] avait provoqué
un vaste mouvement de soutien  aux insurgés macédoniens et d'indignation contre la Turquie,  auquel ont participé
entre autres Jean Jaurès,  Georges Clemenceau,  Anatole France,  Ernest Lavisse [4] .  Mais il ne s'agissait pas alors
d'appuyer un État balkanique particulier,  l'opinion n'avait pas encore conscience  des possibles conflits inter-balkaniques.
Sur ces mêmes problèmes macédoniens,  l'helléniste Victor Bérard,  futur avocat des Serbes,  manifeste dans ses
travaux antérieurs aux guerres balkaniques [5]  beaucoup de compréhension  pour les thèses bulgares.  L'assassinat
du roi Alexandre Obrenovic  et de la reine Draga en 1903  avait révolté l'opinion française  et engendré chez elle
(quoique moins nettement qu'en Angleterre) une suspicion envers les Serbes,  taxés de barbarie [6] .  Lors des guerres
balkaniques encore,  c'est un séna[p. 21]teur français,  le baron d'Estournelles de Constant,  qui a présidé  la
commission internationale  formée  par la fondation américaine Carnegie  pour « enquêter sur les causes  et la conduite
»  de ces guerres,  et le rapport de cet organisme détaille avec impartialité les atrocités commises  par tous les
acteurs balkaniques sans exception,  et n'exprime aucun doute  sur le caractère bulgare  des Slaves de  Macédoine
[7] .

Mais une fois la guerre mondiale déclenchée,  les nuances disparaissent.  L'engagement inconditionnel en faveur des
alliés serbes est couvert de l'autorité de nombreux intellectuels dont les travaux touchaient plus ou moins aux questions
balkaniques.  Citons plusieurs historiens comme Victor Bérard,  déjà nommé,  qui désormais soutient exclusivement
les Serbes,  y compris  sur la question macédonienne [8]  ;  Ernest Denis,  historien de la Bohême  et de l'Europe
centrale [9]  ;  Émile Haumant,  slavisant  et historien des peuples yougoslaves [10]  ;  Charles Diehl,  historien
byzantinologue [11]  ;  Frantz Funck Brentano,  traducteur de la poésie populaire serbe ;  Gabriel Millet,  historien
de l'art serbe ;  des universitaires plus jeunes,  qui témoignent sur leur expérience de guerre,  comme le slavisant
Raoul Labry [12]  ;  des journalistes,  comme Pierre de Lanux,  Henri Barby.  Des écrivains illustres  apportent leur
contribution par une œuvre de circonstance :  Jean Richepin  consacre à la Serbie  un chapitre  de sa Prose de guerre,
Edmond Rostand  une poésie « Les quatre bœufs du roi Pierre »,  Maurice Barrès  un article « À la gloire des
Serbes [13]  »  et même Pierre Loti,  l'amoureux de la Turquie,  écrit « pour la Serbie »  dans Le Figaro  le 14
août 1914.  On pourrait ajouter des dizaines de noms [14] .  À partir de 1915,  à l'initiative de Victor Bérard,
est organisée chaque année  dans toutes les écoles françaises  une « journée serbe »  où sont lus des textes
à la gloire du courageux allié.  Il s'agit donc d'un mouvement de grande ampleur,  qui [p. 22]  ne se comprend que
dans l'atmosphère  d'une guerre totale  où la nation française est entièrement engagée  avec toutes ses forces
vives.  Il ne saurait être question,  dans ce contexte,  que se fasse entendre  une seule voix discordante,  qui serait
taxée de trahison.  C'est ce qu'on a appelé  le « bourrage de crânes [15]  ».  Relayé par l'enseignement,  prolongé,
comme nous le verrons,  entre les deux guerres,  il devait imprégner  toutes les promotions  d'élèves scolarisés
avant 1940,  et laisser encore  des séquelles  dans les générations plus jeunes.

Cette propagande se borne chez beaucoup d'auteurs à l'exaltation de l'héroïsme des Serbes  et à la compassion pour
leurs malheurs.  Le ton peut atteindre au lyrisme : « La Serbie est un des cinq doigts de la main divine qui fait l'avenir
»,  aurait répété Ernest Denis  dans ses nombreuses conférences [16] .

Elle s'accompagne du dénigrement systématique des peuples qui s'opposent aux Serbes :  les Bulgares chez qui,  selon
un diplomate français,  

« le sang finnois (sic) a transformé le Slave du Sud ;  il l'a rendu violent,  arbitraire et dominateur,  calculateur
et égoïste [17]  ».  

Ces mêmes Bulgares,  selon Ernest Denis,  ne pourront retrouver leur place dans l'humanité civilisée qu'après quelques
générations [18]  ».  Les Albanais sont qualifiés  dès les guerres balkaniques  de « race de proie »  selon le
journaliste René Pinon [19] .  Les Hongrois  ne sont pas mieux traités.

Mais l'apothéose  et l'invective  ne sont pas  les seuls registres.  D'autres textes  ont un contenu politique plus
précis,  qu'on peut analyser  par exemple dans La Grande Serbie  du même Ernest Denis (1915).  Ce que cet ouvrage
dessine,  c'est en fait la future Yougoslavie,  mais l'auteur ne distingue pas ce concept  de celui  de « Grande Serbie
»  qui figure dans son titre.  La trame de son livre  est l'histoire serbe présentée dans sa continuité  et rapprochée
de celle de la France  (Étienne Nemanja comparé à Clovis  et Dusan à Charlemagne),  ce qui préfigure un État national
et unitaire.  Les autres peuples de la future Yougoslavie  ne sont introduits  qu'au moment  où ils interfèrent  avec
l'histoire serbe : [p. 23] les Croates à propos du mouvement yougoslave au XIX° siècle,  les Macédoniens avec les
guerres balkaniques,  les Slovènes tout à fait à la fin.  De proche en proche,  la Serbie doit s'agrandir  et englober
tous ces peuples qui ne font qu'un avec elle.  L'auteur démontre que l'indépendance de la Croatie est impossible,
et il serbise allègrement  les villes dalmates en écrivant : 

« Il ne serait vraiment pas plus paradoxal de nier l'italianité de Florence que le serbisme de Split ou de Chibénik
[20] . »

Cette inattention aux nationalités,  cette confusion  des notions de serbe  et de yougoslave,  cette vision unitaire
du futur État  devaient marquer très longtemps  la pensée politique française.

Les autres alliés de la France  ont aussi leurs avocats.  La Grèce n'en a jamais manqué.  La Roumanie en trouve de
très efficaces dans le géographe Emmanuel de Martonne,  qui a fait jadis sa thèse sur la Valachie [21] ,  et dans
le linguiste Mario Roques,  défricheur des études roumaines,  membre de l'Académie roumaine,  chargé de mission
à Bucarest en 1915 [22] .  Tous deux  sont très influents,  d'abord dans l'université,  comme patrons incontestés
l'un de la géographie,  l'autre des études romanes  (on sait combien chaque discipline est alors centralisée dans
l'université française),  mais aussi dans la vie politique  où Roques est proche du ministre de l'Armement,  Albert
Thomas,  et où de Martonne est conseiller  de Georges Clemenceau.

La politique  dont ces intellectuels  sont les porte-parole,  et parfois même en partie les inspirateurs,  est ambitieuse.
Il s'agit de faire disparaître  de la péninsule  les influences germanique,  ottomane,  et à partir de 1917 russe,
en utilisant comme instrument  contre les anciens empires les revendications nationales  des trois pays balkaniques
alliés:  Grèce au sud-est,  Roumanie au nord-est,  Serbie au nord-ouest.  Ces trois royaumes sont supposés amicaux,
et adeptes du modèle unitaire jacobin inspiré par la France.  Ce système,  pense-t-on,  sera stable  parce qu'appuyé
sur la loi démocratique de la majorité,  en lieu  et place des anciens droits dynastiques  qui asservissaient des
peuples entiers :  les frontières seront dessinées  selon le « principe des nationalités ».  Dans le cas de la
Serbie,  elle pourra s'étendre très loin  vers le nord-ouest,  jusqu'à la Slovénie,  grâce au mouvement yougoslave
: les Yougoslaves  et les Serbes,  c'est tout un.  Les Germains,  qui avaient rêvé  d'accéder à la mer Égée, 
seront coupés même de l'Adriatique,  puisqu'au nord de celle-ci  Yougoslaves  et Italiens  se rejoindront.  Le seul
problème délicat  est la délimitation entre eux,  puisqu'il s'agit  de deux pays alliés,  et qu'on a promis à l'Italie
l'Istrie  et la Dalmatie.  Mais on n'aura besoin d'aucun [p. 24] ménagement pour les peuples ennemis,  que la propagande
a déconsidérés : Turcs,  Bulgares,  Hongrois,  Autrichiens.  On appliquera  aux territoires multi-ethniques  du nord
des Balkans situés en Autriche-Hongrie  la même méthode de partage  selon des lignes supposées nationales  déjà
appliquée en 1913 au sud,  en territoire ottoman.

Ce programme,  complété plus au nord  par la reconstitution de la Pologne et la création de la Tchécoslovaquie,
implique la fin de l'empire des Habsbourg.  Cette issue  ne figurait pas  dans les buts de guerre initiaux des alliés,
mais elle est recherchée avec méthode  par les dirigeants français du temps de guerre,  en particulier Clemenceau
qui fait échouer les négociations de paix séparée  esquissées par l'empereur Charles  en 1917 [23] .

Il faut noter toutes les justifications idéologiques de ces solutions :  punition des agresseurs bien sûr,  mais aussi
triomphe des Slaves  et Latins sur les Germains,  des petits sur les grands,  des nations  sur les empires,  du droit
des peuples sur le droit dynastique,  d'États homogènes  et donc unitaires  sur des constructions politiques complexes
et « féodale,  de pays de tradition orthodoxe ou hussite,  donc supposés hostiles à Rome,  sur une monarchie catholique
(François Fejtö  a bien montré l'importance de ce dernier point).  Ce programme présumé démocratique,  national,
jacobin et laïque  était en plein accord  avec la philosophie politique des dirigeants français  de la III° République,
issus de l'affaire Dreyfus et des luttes anticléricales.  Une grande partie des intellectuels cités plus haut  adhéraient
pleinement à ces vues,  et en tant que spécialistes ils furent les conseillers  et les inspirateurs  de la politique
suivie.  Un Ernest Denis,  par exemple,  manifeste à chaque ligne son hostilité de principe aux Habsbourg et au catholicisme.
Il y a dans ce début de siècle,  depuis le dénouement  de l'affaire Dreyfus  qui a vu le triomphe des « intellectuels
»,  une étonnante osmose  entre ceux ci  et le pouvoir,  qui disparaîtra  dans les années 1930  et ne se recréera
plus ensuite.  Jamais plus on  ne retrouvera en France  tant d'hommes de pensée aussi intimement convaincus  de servir
à la fois  leur science,  leurs convictions  et leur patrie  en servant leur gouvernement.

Après la victoire,  ce sont donc ces principes  qui président aux traités de paix,  à la préparation desquels 
participent activement  deux géographes : de Martonne  et son collègue serbe Jovan Cvijic,  dont le livre publié
alors en français [24]  exerce une grande influence.  D'autres universitaires,  comme Ernest Denis ou Mario Roques,
interviennent en coulisse [25] .  Les données fournies par les spécialistes permettent de légitimer des solutions
qui favorisent territorialement les vainqueurs : de Marton[p. 25]ne a joué un grand rôle pour faire reporter plus
à l'ouest la frontière hungaro-roumaine.  Ainsi  sont lésés  les vaincus :  Turcs,  Bulgares  et Hongrois.  Seuls
les premiers prendront immédiatement leur revanche ;  les autres resteront revendicatifs.  D'autre part  la philosophie
politique française favorise les États unitaires et minimise les diversités,  ce qui est particulièrement grave
dans le cas de la Yougoslavie,  où les aspirations des peuples non serbes  sont négligées.  Un allié est même sacrifié
:  le petit Monténégro,  englobé dans le royaume des Karadjordjevic  avec l'aide de la France,  malgré les protestations
de son roi réfugié à Paris,  qu'un auteur français  qualifiera  de « traître à la cause unitaire [26]  ».


La gestion (1920 1940)

Le pouvoir

Après la victoire,  les projets français ont été réalisés sous leur forme la plus extrême.  C'est « la paix
française »,  selon le titre du livre de Bérard [27] .  L'Autriche disparue,  l'Allemagne  et la Russie  réduites
à l'impuissance,  la France est pour quelques années,  plus encore que l'Angleterre  qui s'est moins impliquée, 
la puissance dominante dans les Balkans  et dans toute l'Europe centrale.  Ses alliés du temps de guerre  comptent
sur sa protection.  Ses capitaux sont présents partout.  Sa langue est parlée par les élites  de tous les pays balkaniques
et enseignée dans tous.  Elle n'a plus qu'à gérer  un statu quo  qui lui est favorable.  À cet effet,  elle renforce
ses alliances bilatérales  et patronne des réseaux nouveaux :  Petite Entente dès 1920 et Entente Balkanique plus
tard en 1934.  Ces ensembles incluent  les anciens alliés,  ainsi que la Turquie,  satisfaite  de ses victoires de
1922,  mais excluent toujours  les mêmes pays,  ceux qui ont ou pourraient avoir des revendications territoriales :
Hongrie,  Bulgarie  et Albanie.

La diplomatie française  intervient aussi  dans la politique intérieure  de ses alliés.  Ceux-ci ne peuvent jouer
leur rôle de rempart contre les révisionnismes  que s'ils renforcent  leur unité intérieure  selon le modèle français,
jacobin.  C'est vrai particulièrement  de la Yougoslavie.  Cette politique est étudiée  de façon détaillée  dans
le récent livre de François Grumel-Jacquignon [28] ,  et elle avait été  bien analysée  par l'historienne serbe
Gordana Krivokapic qui écrit :

Au moment de la création  et de la constitution du nouvel État yougoslave,  les Français ont étroitement lié  la
position politique intérieure [p. 24] du nouvel état à son organisation intérieure […] on accorderait à la Yougoslavie
autant de territoires revendiqués qu'elle se révélerait capable  de réunir par un lien politique  et administratif
solide […].  Les idées fédéralistes présentes dans l'organisation du nouvel État yougoslave (de même que ses
séparatismes) étaient perçues comme un aspect  de l'héritage politique austro-hongrois,  comme le syndrome  d'une
mentalité politique rétrograde [29] .

En conséquence,  les diplomates français à Belgrade  sont intervenus maintes fois pour déconseiller toute tendance
au fédéralisme,  et en particulier  toute concession aux Croates.  En 1920,  l'ambassadeur Fonteney s'inquiète de
la libération de Stjepan Radic [Chef du parti Républicain Paysan Croate,  assassiné en 1928],  puis des progrès
de son parti  en Croatie,  qu'il comprend mal,  et plus encore des tentations des « vieux radicaux » serbes  d'abandonner
la Croatie à son sort [c'était le souvenir de Dusan  et le sud-est qui les intéressaient],  et il encourage l'adoption
de la constitution unitariste du « Vidovdan [30]  » [1921].  En 1929,  la diplomatie française  soutient l'instauration
de la dictature  par Alexandre 1er,  seul moyen à ses yeux  d'empêcher l'éclatement du pays : « Il faut souhaiter
que la dictature subsiste »,  écrit l'ambassadeur Dard [31] .  Le même centralisme est favorisé  en Roumanie.


L'opinion

Dans l'opinion,  les Balkans semblent désormais plus proches.  Des dizaines de milliers de jeunes Français  en ont
une expérience directe pour y avoir combattu.  Des institutions se créent,  ainsi en 1920  l'Institut d'études slaves,
installé à Paris  dans la maison d'Ernest Denis  rachetée  et offerte à l'université de Paris  par les gouvernements
tchécoslovaque  et yougoslave,  et des instituts français  s'ouvrent dans les capitales balkaniques.  Les échanges
culturels  se multiplient.  Les savants déjà nommés continuent leurs travaux,  et l'on voit apparaître aussi  une
nouvelle génération de spécialistes,  faite en grande partie  d'anciens combattants  du front de Salonique :  le
géographe Jacques Ancel,  qui écrira toute sa vie  sur le sujet ;  l'historien Albert Mousset ;  les linguistes slavisants
André Mazon,  André Vaillant  et Lucien Tesnière,  qui étudient respectivement  des parlers slaves macédoniens
d'Albanie,  le serbo-croate  et le vieux slave,  le slovène.  À tous,  le système issu de Versailles  paraît répondre
à la justice,  on estime qu'il a apporté la liberté aux peuples.  Cette vision optimiste  ressort avec une particulière
netteté  des travaux de Jacques Ancel.  Sa thèse sur La [p. 27] Macédoine [32] ,  description minutieuse  et parfaitement
à jour,  présente les faits de colonisation dans les trois Macédoines [conquises par la Serbie,  la Grèce  et la
Bulgarie],  consécutifs aux transferts de population,  comme un exemple de modernisation imposée à des populations
rétrogrades :  « Les Slaves macédoniens,  arriérés  et amorphes »,  écrit-il ailleurs [33] .  Son livre Peuples
et nations des Balkans [34] ,  en même temps qu'une synthèse géographique exemplaire,  est aussi une apologie de
l'ordre  créé par les traités de 1919.  

« Ces traités,  écrit l'auteur à la page 1,  furent une revanche de la Géographie sur l'Histoire » 

(on pense à la formule  de Francis Fukuyama soixante ans plus tard  sur « la fin de l'histoire »).  Le titre signifie
que les « nations » (les États nationaux) correspondent désormais aux « peuples ».  Les cinq États  délimités
à Versailles,  avec les peuples correspondants,  servent de cadre à tout l'exposé.  Et dans la « Iougoslavie »
l'auteur n'aperçoit  que des « lougoslaves »,  sauf dans le chapitre intitulé « Les liens du passé » (p.  80
106),  le seul  où il se penche  sur la diversité des « races »,  des langues,  des empires  et des religions; 
et dans une très brève étude  de l'unification yougoslave (p.  171 176).  Ce dernier passage est d'ailleurs entaché
d'erreurs  en matière linguistique,  ce qui est excusable chez un géographe,  mais aboutit à l'insu de l'auteur 
à déformer les rapports entre les peuples yougoslaves [35] .  Les points de vue courants en Serbie,  notamment  sous
l'influence de Cvijic,  affleurent constamment.

Si des spécialistes ont cette vision,  il n'est pas étonnant  que le grand public en soit encore plus imprégné,
et de façon bien plus naïve.  À ses yeux,  grâce à la défaite des empires,  les cinq États des Balkans  sont
comme cinq petites France,  des États nations homogènes : la Yougoslavie  est peuplée de Yougoslaves,  la Roumanie
de Roumains,  etc.  La Grande Guerre  a établi la justice,  elle a restitué à chacun son dû.  La Croatie a été
rendue aux Yougoslaves  et la Transylvanie aux Roumains comme l'Alsace Lorraine aux Français.  Admiration pour la Serbie
héroïque,  sympathie pour la Roumanie,  sœur latine,  et pour la Grèce,  mère de notre culture,  méfiance envers
les autres acteurs balkaniques.  Telle est la vision qui est transmise par l'école  et par les conversations familiales
[36] 

On trouve pourtant  quelques auteurs  pour contredire cette vision idyllique.  La dénonciation  de l'oppression politique
et sociale  en Roumanie a un certain retentissement,  parce qu'elle émane d'hommes [p. 28] de gauche.  qui sont aussi
des écrivains connus :  Henri Barbusse dans Les Bourreaux,  et le grand conteur roumain de langue française Panaït
Istrati dans toute son œuvre,  qui rencontre un grand succès.  À propos de la Yougoslavie,  des voix critiques  se
font entendre aussi,  mais elles ont  beaucoup moins d'écho.  Dès le lendemain de la guerre  le journaliste Charles
Rivet,  du Temps,  bon connaisseur du pays,  avait dénoncé dans un livre  la politique grand-serbe [37] .  En 1934,
Robert Schuman  (le futur ministre de la Ve République  et « père de l'Europe »,  alors jeune député),  au retour
d'un voyage  en Slovénie  et Croatie,  rédigeait pour le Quai d'Orsay  une note  où il dénonçait le régime dictatorial
d'Alexandre 1er  et recommandait  un système fédéral [38] .  L'année suivante un autre auteur,  Henri Pozzi,  dénonçait
l'oppression en Croatie  et en Macédoine  dans son livre La guerre qui vient [39] .  Mais tous ces avertissements 
n'atteignirent qu'à peine le public  et eurent peu d'effet.

Cependant,  le gouvernement  et l'opinion  ne pouvaient que constater l'effritement progressif  de la « paix française
» : l'installation de dictatures dans tous les pays balkaniques  l'un après l'autre,  puis,  après l'arrivée au
pouvoir de Hitler,  la remontée de l'influence allemande.  L'assassinat du roi Alexandre en 1934  à Marseille  manifestait
avec éclat  la faiblesse française en même temps  que les antagonismes yougoslaves.  Tous les pays de la région
avaient déjà commencé  à réorienter leur politique  vers l'Italie  et l'Allemagne  lorsqu'éclata la Seconde Guerre
mondiale.


Le désintérêt (1940 1990)

Le pouvoir

Avec la catastrophe de 1940,  tout s'écroule.  La France,  puis les Balkans,  sont tombés  aux mains de Hitler.  Ni
Pétain ni De Gaulle  n'ont les moyens  d'avoir une politique balkanique.

Après la défaite allemande,  la IVe République reste passive aussi.  Le partage dit « de Yalta »,  qui met fin
pour un demi-siècle aux jeux de la politique balkanique classique,  se fait sans participation française.  La France
ne joue plus aucun rôle  dans les quatre pays du nord des Balkans,  où le pouvoir communiste nationalise les entreprises
et les lycées français,  coupant ainsi les deux voies d'influence naguère [p. 29] énumérées par Ancel [40]  :
l'importation des capitaux  et celle des idées.  La seule initiative française sera en 1946  la déclaration de Georges
Bidault en faveur du retour de Trieste  à l'Italie.  Si la France est choisie alors comme porte-parole des « Trois
Grands » occidentaux,  c'est justement parce qu'elle est le seul d'entre eux dont les troupes n'occupent pas la ville.
Mais c'est en simple spectatrice qu'elle assiste en 1948 au schisme titiste.  Dans la suite,  elle est en conflit  avec
la Yougoslavie  à cause du soutien de cette dernière au FLN algérien.

Sous la Ve République,  on aurait pu imaginer  une conjonction entre la politique d'indépendance de De Gaulle  et
celle de « non-alignement » de Tito.  Il n'en est rien,  les deux hommes d'État  sont séparés  par une forte antipathie.
De Gaulle n'a jamais pardonné à Tito l'exécution de Draza Mihailovic,  qu'il avait en 1943  décoré de l'ordre des
Forces françaises libres,  et en qui,  faute d'information,  il voyait bien à tort  son homologue yougoslave :  «
C'est comme si Thorez  avait fait fusiller De Gaulle »,  confie-t-il à Alain Peyrefitte [41] .  Sur un grief de ce
genre,  touchant à sa conception même de l'honneur  et de la résistance,  il ne transigea jamais,  ne rencontra jamais
Tito  et repoussa avec persévérance  toutes les avances yougoslaves [42]   En revanche,  il mit quelques espoirs dans
les signes d'indépendance envers l'URSS  manifestés par Ceausescu :  on sait  qu'en Mai 1968  le général était
à Bucarest,  acclamé par les étudiants roumains,  au moment même  où les étudiants français le conspuaient.

Dans les années suivantes,  les pays communistes des Balkans furent toujours les parents pauvres  dans la politique
dite d'« ouverture à l'Est ».  La Bulgarie  et l'Albanie  furent toujours ignorées  (même si la France était,
avec l'Italie  et l'Autriche,  un des trois seuls États occidentaux qui entretenaient des relations diplomatiques avec
ce dernier pays).  La Roumanie de Ceausescu  devenait de plus en plus infréquentable,  et il y eut une intervention
publique  de François Mitterrand  en faveur d'un écrivain roumain dissident.  Avec la Yougoslavie,  les rapports sont
bons,  et certains diplomates yougoslaves  sont bien introduits  auprès de Mitterrand [43]  mais ce pays lui aussi
attire peu l'attention.  Comme au XIX° siècle,  la politique balkanique  de la France  ne dépasse guère Salonique.
[p. 30] L'opinion

Même indifférence dans le public.  Les sympathies  et antipathies traditionnelles  subsistent à l'état latent. 
La Seconde Guerre mondiale  n'y a pas apporté de changements puisque,  sauf dans le cas de la Roumanie,  les alliances
sont restées les mêmes qu'en 1914.  La démonologie ancienne s'est seulement enrichie d'un nouveau réprouvé : la
Croatie.  Le publie français n'en a entendu parler qu'à propos de l'« État indépendant »  gouverné par les oustachis
d'Ante Pavelic,  allié des nazis,  et des massacres de Serbes  qui y ont été commis.  La propagande officielle yougoslave,
bien relayée en France,  illustrée littérairement  par les inventions sadiques d'un Curzio Malaparte,  gonfle les
chiffres,  déjà énormes par eux mêmes,  et laisse ignorer  les massacres commis  par les autres acteurs du drame.
Ainsi,  dans l'esprit du public,  un peuple entier,  dont on ignore tout,  est assimilé à une bande de tueurs.  Ce
mythe,  nouveau,  si bien accordé aux anciens,  aura la vie dure.

Mais ces représentations sous-jacentes restent sans emploi pendant un demi-siècle.  Les préoccupations du moment
sont avant tout idéologiques.

Les polémiques au sujet des pays communistes sont permanentes,  mais elles se rapportent rarement à ceux des Balkans,
sauf peut-être dans les années quatre-vingt  où la dictature de Ceausescu en Roumanie  attire fâcheusement l'attention.
On ne parle jamais  de la Bulgarie.  L'engouement de certains groupuscules gauchistes  pour l'Albanie d'Enver Hoxha
est quantité négligeable.  Quant à la Yougoslavie « non alignée »,  elle offre à certains intellectuels de gauche
une valeur-refuge  à partir de la fin des années soixante,  quand le prestige de l'URSS  commence à faiblir.  L'autogestion
yougoslave  apparaît alors  comme une voie nouvelle qui permettrait  de sortir du capitalisme  sans tomber dans l'économie
étatisée du modèle soviétique.  Joseph Krulic [44]  a analysé avec autant de précision que d'humour  l'histoire
de ce « Mythe français ».  Prôné d'abord seulement par de petits groupes autour de la revue Autogestion  de Claude
Bourdet,  il est adopté vers 1966  par la « nouvelle gauche »,  le PSU  et la CFDT,  puis devient doctrine officielle
du PS au congrès d'Épinay (1971).  C'est l'époque où Michel Rocard préface le livre de Miloiko Drulovic sur l'autogestion
[45] .  Pendant quelques années cette idée est « verbalement dominante dans la gauche française [46]  » puis elle
est oubliée  [lorsque] les socialistes sont au pouvoir  et qu'après 1983  ils sont revenus à la « rigueur ».  Mais,
à aucun moment,  les thuriféraires français de l'autogestion n'ont étudié [p. 31]  concrètement,  dans ses conséquences
sociales  et économiques réelles,  l'autogestion yougoslave ,  et ils ont ignoré à plus forte raison  tous les autres
aspects de la vie de ce pays,  et d'abord ses problèmes nationaux.

Les relations culturelles entre la France  et les pays communistes des Balkans,  mises à mal au début de la guerre
froide,  ont repris peu à peu  et prospèrent.  Trois pays balkaniques :  Roumanie,  Bulgarie  et Albanie,  sont en
Europe parmi ceux où les positions de la langue française restent les plus fortes  (après la fin du communisme, 
ils demanderont à entrer dans la communauté francophone).  On s'en réjouit à Paris,  sans remarquer que cette conservation
de la situation d'avant-guerre est une conséquence de la fermeture de ces trois États.  En Grèce,  en Turquie  et
en Yougoslavie,  l'ouverture a entraîné  comme partout dans le monde la prédominance de l'anglais.  Dans la recherche
française,  des travaux de valeur sont menés dans tous les domaines balkaniques,  mais dans les études slaves par
exemple,  à l'inverse  de ce qui se passait  dans l'entre deux guerres,  l'attention s'est concentrée sur la Russie
plus que sur les pays slaves du Sud.

Pour deux générations de Français,  gouvernants aussi bien que gouvernés,  les Balkans n'ont été qu'une province
marginale de la guerre froide,  et leurs problèmes propres  ont été oubliés.


Les incertitudes (depuis 1990)

Le pouvoir

Depuis la chute du mur de Berlin (1989)  la politique étrangère française était enfermée dans une contradiction.
Mitterrand était depuis toujours fermement attaché  à la construction européenne,  que devait cimenter  le traité
de Maastricht alors en préparation.  Cette union était fondée avant tout  sur une étroite entente franco-allemande,
dont lui-même  et Helmut Kohl avaient toujours donné l'exemple,  elle excluait donc toute manœuvre française dirigée
contre l'Allemagne  et vice versa.  Mais avec la perspective,  puis la réalisation de l'unification allemande,  le
président était redevenu  très sensible au risque d'une hégémonie allemande  sur le continent,  et la tentation
de contrarier la politique allemande  et de rechercher des appuis contre elle  était réapparue.  Comme l'écrit Hubert
Védrine,  très proche du président :

C'est l'« alliance de revers » franco-russe qui a survécu,  sous-jacente,  chez Mitterrand comme chez De Gaulle,
à l'instauration du communisme soviétique en Russie,  à la réconciliation franco-allemande  et à la construction
européenne.  C'est dire sa force !  Certes,  il ne s'agit pas d'une préoccupation centrale,  ce n'est pas une priorité
de la [p. 32] construction mitterrandienne,  c'est même quelque peu contradictoire  avec ses priorités affichées
[47] .

D'où les tentatives faites en 1989-1990 de freiner l'unification allemande,  les tractations avec Gorbatchev à ce
sujet  et le voyage à Berlin-Est  en décembre 1990,  ou encore l'intervention télévisée du 21 août 1991 marquant
une résignation si rapide  au succès du putsch survenu à Moscou le 19,  et qui devait échouer le 22.

Avec la disparition du communisme,  la France eut le souci d'éviter la constitution sur ses ruines  d'une nouvelle
sphère d'influence allemande,  d'une « Mitteleuropa ».  C'est pourquoi elle fut d'abord réticente à l'adhésion
à la Communauté européenne  des pays d'Europe centrale.  L'idée lancée par Mitterrand en juin 1991 de les englober
dans une « Confédération » avait pour but avoué  de remettre aux calendes grecques (« des dizaines  et des dizaines
d'années ») leur inclusion dans l'Union.  Dans la suite,  sous Chirac,  l'adhésion de trois pays centre-européens
à l'Otan  et à UE étant acquise,  la France déploya ses efforts  pour qu'y soit admis aussi  un pays balkanique,
orthodoxe,  supposé francophile  et plus éloigné de ces mêmes influences :  la Roumanie [48] 

C'est dans ce contexte qu'en 1991 la diplomatie française découvre soudain la crise,  yougoslave,  dont elle avait
totalement ignoré les prémisses : à l'Élysée,  les observateurs  les plus pessimistes de la situation yougoslave
« n'[ont] pas à l'esprit une tragédie,  seulement un imbroglio,  un blocage institutionnel »  (en 1983),  

et pensent (en 1987)  que « cette crise ne paraît pas devoir remettre en cause l'attachement des nationalités à
la Fédération [49]  ».  Jusqu'en 1991 l'ambassadeur à Belgrade François Châtelet multipliera les propos rassurants
[50] .  Rien donc  n'était venu ébranler  chez le président et ses conseillers  la vision de la Yougoslavie qu'ils
avaient héritée  de la tradition évoquée plus haut :  cet Etat  est une donnée permanente,  dont le pilier est
le peuple serbe,  ami de la France ;  ses querelles internes  sont négligeables [51] .

Mitterrand  était particulièrement sensible  à l'amitié franco-serbe,  comme le prouvent  nombre de ses déclarations
[52] .  Cette attitude,  nous l'avons vu,  est assez générale  chez les Français  de sa génération,  et elle était
renforcée chez lui  par son expérience de la Seconde Guerre [p. 31] mondiale,  où il avait été témoin du malheur
des prisonniers serbes en Allemagne [53] .  La politique agressive menée depuis 1986 par la Serbie de Slobodan Milosevic
étant ignorée,  les « sécessionnistes »  slovènes  et croates  sont tenus  pour seuls responsables d'un éclatement
qui paraît en juin 1991  un coup de tonnerre  dans un ciel serein.

Or il se trouve que l'Allemagne,  où l'on est plus conscient du dommage irréparable causé au système fédéral yougoslave
par la politique de Milosevic,  des aspirations des peuples non serbes  et du scandale que constitue le recours aux
armes,  commence dès la fin de juillet 1991  à poser le problème  de la reconnaissance de l'indépendance slovène
et croate  si l'agression continue [54] .  Il n'en faut pas plus  pour que Bonn soit soupçonné  de vouloir se tailler
une zone d'influence propre  dans le nord des Balkans,  thème constant de la propagande serbe [55] .  Encore la Mitteleuropa
!  Cette perspective,  aux yeux de la France,  justifie de nouveau l'appui à la Serbie.

La politique française sera donc,  jusqu'à l'automne 1991,  un soutien constant à l'idée du maintien  de la Yougoslavie,
ce qui,  dans ces circonstances,  représente un encouragement implicite à l'usage de la force  par les Serbes pour
[soi-disant] la rétablir.  Quand,  en octobre 1991,  cette perspective disparaît,  la France espère arracher à la
Croatie,  en échange de son indépendance,  des cessions de territoire.  Paris rechigne à accepter l'intangibilité
des frontières entre les républiques,  pourtant proclamée dès le 29 juillet par les ministres européens des Douze
[56] .  En septembre,  Roland Dumas les qualifie à la télévision  de « frontières administratives » : c'est la
terminologie de la propagande serbe [57] .  Et le 5 décembre encore,  un document préparé à l'Élysée remet en
cause les frontières,  puisqu'il prévoit  une « délimitation des frontières  en partant des réponses de la Commission
d'arbitrage [58]  ».

La France cherche à retarder le plus possible la reconnaissance des indépendances,  et après qu'une décision commune
de reconnaissance sera prise  le 17 décembre,  elle fera grief à l'Allemagne d'avoir anticipé de trois semaines 
sur la date décidée en commun.

Dans toute cette période de la guerre de Croatie,  la France se trouve en opposition avec l'Allemagne  et on peut craindre
un instant que la configuration de 1914  ne soit à nouveau réalisée.  Heureusement,  les deux dirigeants,  Mitterrand
et Kohl,  ont privilégié l'entente franco-allemande  et tout fait pour arriver à une position euro[p. 34]péenne
commune.  Le prix  en est la tergiversation et l'immobilisme : aucune initiative n'est prise qui puisse arrêter l'agression.
La guerre en Croatie cesse seulement lorsque Milosevic ayant atteint ses objectifs,  estime que les Casques bleus  seront
plus efficaces que l'armée fédérale  pour les conserver [59] .

Pendant la guerre de Bosnie (1992 1995),  la France se met en avant et devient  une des principales inspiratrices  et
exécutrices  de la politique menée par la « communauté internationale ».  Il s'agit de proposer des plans de paix
représentant des compromis entre les parties  (un seul État de Bosnie selon le vœu des Bosniaques,  mais divisé
en entités quasi indépendantes pour satisfaire les exigences serbes),  mais de ne jamais rien faire pour l'imposer.
L'envoi de Casques bleus  chargés d'une mission purement humanitaire [malgré la lettre expresse de leur mandat], 
sans aucune action tendant à arrêter la guerre,  atténuera les souffrances des populations  et rendra la situation
plus tolérable  pour l'opinion internationale.  Mitterrand paie de sa personne  pour inaugurer cette politique de diversion
en se rendant à Sarajevo assiégé  le 28 juin 1992,  et c'est la France  qui envoie le plus grand nombre de soldats
sur le terrain.  Il est difficile de ne pas voir que cette attitude passive favorise le maintien  du statu quo  au profit
du plus fort,  à savoir les Serbes  qui occupent les deux tiers du territoire.

La France en revanche  n'a d'abord aucune part aux initiatives qui permettront de sortir de cette situation : l'arrêt
des combats croato-bosniaques obtenu par les accords de Washington en mars 1994,  la reconquête croato-bosniaque  avec
aide américaine en août 1995.  En revanche,  elle participe pleinement en août-septembre aux frappes  effectuées
contre les positions serbes  par l'artillerie franco-britannique (Force de réaction rapide),  puis par l'aviation de
l'Otan,  qui seules permettront l'accord de Dayton.  C'est qu'à ce moment Mitterrand n'est plus président.  Jacques
Chirac,  plus jeune,  est moins imprégné que son prédécesseur de mythologie proserbe,  et il est très sensible
aux humiliations  que les hommes de Radovan Karadzic  ont fait subir aux Casques bleus français,  et désireux de les
laver.  La paix est donc rétablie.


L'opinion

Ainsi,  dans un monde nouveau,  la France  a mené une politique traditionnelle.  Mais cette fois-ci,  l'action gouvernementale
n'a pas rencontré l'appui de l'opinion,  elle a au contraire suscité,  surtout pendant la guerre de Bosnie,  un grand
mouvement de protestation  « à la française »,  conduit par des intellectuels.  La partialité proserbe était propre
à la vieille génération (dont Mitterrand),  mais rare chez les hommes plus [p. 35] jeunes.  Elle s'était conservée
surtout dans certains milieux professionnels,  militaires  et diplomatiques,  et existait aussi dans les secteurs les
plus anti-européens de l'opinion (communistes,  chevènementistes,  certains gaullistes),  mais elle était naturellement
rare chez les Européens convaincus  (sauf Mitterrand,  et c'est là  un de ses paradoxes).  L'opinion dans son ensemble
est remuée  par l'information qu'elle reçoit,  grâce aux témoignages  de plus en plus précis  des journalistes
de terrain,  montrant que l'agression  et les pires atrocités sont le fait des Serbes.  Ce courant est encore faible
en 1991,  lors de la guerre de Croatie,  mais il prend  une grande ampleur en 1992,  avec les événements de Bosnie,
le siège de Sarajevo  et le nettoyage ethnique massif.

Nous ne ferons pas ici  l'histoire de ce mouvement,  très bien relatée par Frédéric Martel [60] ,  ni ne donnerons
sa bibliographie :  plus de cent trente livres  sur le conflit,  et combien d'articles !  Disons seulement qu'il procède
de l'évidence  que les Serbes  rassemblent contre eux tous les griefs : non seulement  la responsabilité initiale
de la rupture,  le recours aux armes,  les pires atrocités,  mais aussi le déni du droit à l'autodétermination,
puisqu'ils s'opposent  à des républiques  qui revendiquent l'indépendance,  et le refus d'une société pluri-ethnique,
puisqu'ils veulent  partager la Bosnie.  La première attitude  est jugée impérialiste,  la seconde raciste.  Cependant,
les deux principes ainsi défendus : le « droit des petites nations »  et le multiculturalisme,  ne sont pas toujours
faciles à concilier.  La défense du premier se manifestera surtout  à propos de la Croatie,  et restera marginale.
Celle du second au contraire,  concernant avant tout la Bosnie,  mobilisera les foules,  en rapport  avec les préoccupations
antiracistes  de la gauche  et d'une partie de la droite,  actualisées en France même  par le [refus du] débat  sur
l'immigration.  Ces deux mouvements  pourraient être symbolisés,  parmi bien des noms,  par ceux de deux philosophes
connus : Alain Finkielkraut pour le premier,  Bernard-Henri Lévy  pour le second.

Ces courants majoritaires dans l'opinion  ne doivent pas cacher  l'existence de deux autres tendances : les partisans
déclarés de la Serbie  et le Front national.  Les premiers sont peu nombreux,  mais actifs,  ils ont leur maison d'édition,
L'Âge d'homme à Lausanne,  et rassemblent quelques écrivains notoires :  dans la vieille génération,  l'académicien
Jean Dutourd,  partisan d'un appui inconditionnel à la Serbie ;  dans la nouvelle Patrick Besson,  qui fait l'éloge
de Radovan Karadzic.  De ces pamphlétaires superficiels  on distinguera un ancien haut responsable militaire  qui a
théorisé l'appui français  à la cause serbe,  le général Pierre-Marie Gallois [61] .  Pour lui,  le danger pour
la France vient des États-Unis qui,  pour dominer le monde,  s'appuient [p. 36]  sur l'islam  et sur l'Allemagne, 
laquelle cherche  à asservir les Français en les enchaînant à l'Union Européenne.  Contre ces dangers,  les alliés
naturels de la France sont la Russie,  l'Irak,  seul pays musulman vraiment laïque,  enfin la Serbie.  Celle-ci,  victime
à la fois de l'islam  et de l'Allemagne,  amie de la Russie,  est au carrefour  de tous les intérêts de la France.
On retrouve ici  une version modernisée  de l'« alliance de revers »,  avec Washington  dans le rôle de la Maison
d'Autriche.  

L'évolution du Front national est curieuse,  mais logique  [certainement pas.  Pour pouvoir dire "la France aux Français",
il faut aussi dire : "la Bosnie aux Bosniaques"  et "le Kosovo aux Kosovars"] : en 1991 il défend la Croatie,  au nom
des « valeurs de l'Occident » ; mais en 1995 il découvre  que la lutte pour la pureté de la race  est menée bien
plus efficacement  par les Serbes de Bosnie  s'attaquant aux musulmans.  Alors Jean-Marie Le Pen se range bruyamment
aux côtés de son homologue idéologique serbe,  Vojislav Seselj,  chef des « radicaux » ultra-nationalistes,  qui
a pris part personnellement à l'épuration ethnique  en Croatie  et en Bosnie (de même qu'en Russie  il appuie Vladimir
Jirinovski  et en Roumanie le mouvement « România mare »).

Ces attitudes sont minoritaires.  Les mouvements « pour la Bosnie » ont rencontré  un bien plus grand écho  au moment
où ont été dévoilés  les massacres  et les horreurs.  Mais cette intense émotion a été passagère.  Elle n'a
pas durablement ébranlé  un fond d'indifférence qui subsiste  chez les Français.  Les hommes politiques qui,  lorsqu'ils
étaient dans l'opposition,  réclamaient une intervention,  comme Chirac (et beaucoup d'autres [62] )  ont évolué
lorsqu'ils sont arrivés au pouvoir.  Les mouvements de l'opinion  ont secoué la politique officielle,  mais ne l'ont
pas vraiment ébranlée.


Conclusion

Le siècle a connu trois crises balkaniques : 1912-1918,  1941-1945  et 1991-(?).  La France a été absente de la deuxième,
mais très présente dans les deux autres.  À deux reprises,  de jeunes Français ont été projetés dans la péninsule
: sur le front de Macédoine il y a quatre-vingts ans,  en Bosnie  et au Kosovo aujourd'hui.  Deux fois,  un puissant
mouvement d'opinion,  guidé par des intellectuels,  s'est élevé au début du siècle  pour exalter les Serbes,  victimes
héroïques,  à la fin pour dénoncer leur agression  et leurs exactions.  Mais la première fois  les intellectuels
étaient en communion avec le pouvoir,  ce qui pour eux est exceptionnel ;  la deuxième fois  ils étaient en opposition
avec lui,  ce qui est plus conforme à leur vocation.  Le premier engagement avait été si fort,  si unanime,  la conjonction
du pouvoir  et des intellectuels  dans l'« union sacrée »  avait été si parfaite  qu'elle a engendré [p. 37] dans
tout le pays des réflexes  et des préjugés durables.  Les effets de ce « bourrage de crânes »  ont survécu pendant
plusieurs générations  aux intérêts nationaux précis  qui les avaient motivés.  Ils ont resurgi  trois quarts
de siècle plus tard  et parasité la réaction de notre pays  à la nouvelle crise  frappant la même région.  Ils
ont ainsi  contrecarré les effets des légitimes mouvements d'opinion  suscités par les réalités  de la fin du siècle.
Il est surprenant  que le poids d'une tradition anachronique  ait pesé plus lourd  sur les décideurs  que sur les
intellectuels tant décriés.  Les premiers accusent les seconds d'irréalisme.  Après un siècle  de politique balkanique,
le bilan du prétendu « réalisme »  laisse sceptique.


Post scriptum (1996-2000)

Le pouvoir

Après Dayton,  la politique française  restera caractérisée par la contradiction,  signalée par Védrine  dans
le passage cité plus haut,  entre l'adhésion à l'Europe  et la poursuite des rivalités inter-européennes.  D'une
part,  au nom de l'Europe,  la France participe  à une politique pleinement accordée  à celle de ses partenaires,
y compris l'Allemagne,  mais le plus souvent aussi  coordonnée avec les États-Unis,  qui devrait exclure toute complaisance
envers les nationalismes fauteurs de guerre,  quels qu'ils soient.  De l'autre,  certaines de ses initiatives portent
encore la marque  d'une partialité proserbe héritée de l'histoire  que nous avons évoquée plus haut :  alliance
de revers,  souvenirs de la Première Guerre mondiale.  L'idée que les Balkans  pourraient encore aujourd'hui,  comme
il y a cent ans,  être le champ clos  de rivalités européennes  et que la Serbie,  placée au cœur de la péninsule,
pourrait redevenir le foyer de l'influence française,  tandis que ses voisins  et victimes  seraient plutôt des clients
de Berlin  ou de Washington,  est bien présente  dans certains milieux militaires  et diplomatiques,  et a laissé
quelques traces  même chez les politiques.  D'ailleurs,  la France nourrit désormais quelques espoirs (sans doute
exagérés)  de pouvoir attirer ses partenaires européens dans son sillage,  et de s'opposer ainsi avec eux  aux États
Unis.

Certes,  Paris ne reviendra plus jamais  à la complaisance systématique pour les actions de Milosevic  et de ses comparses,
caractéristique de l'ère Mitterrand.  L'ancienne génération [comme Milosevic] a définitivement quitté le pouvoir.
Quand,  en 1997,  les élections ramènent un gouvernement socialiste,  le nouveau Premier ministre,  Lionel Jospin,
écarte les mitterrandistes les plus marqués.  La France appuie donc les efforts  tendant à appliquer Dayton  en rendant
vie à un Etat multiethnique en Bosnie.  Lorsqu'éclate la crise du Kosovo,  elle participe pleinement [p. 38] aux pressions
exercées sur la partie serbe,  puis aux négociations de Rambouillet et,  enfin,  à l'action militaire de l'OTAN qui,
après trois mois de bombardements (mars-juin 1999),  aboutit à l'expulsion des troupes serbes du Kosovo  et à l'instauration
dans cette province d'une administration internationale.  Celle ci est confiée à un Français,  jusque-là membre
du gouvernement Jospin,  Bernard Kouchner,  qui jadis a cherché à intéresser Mitterrand  à la défense de la Bosnie.
Mais en dépit de cette ligne de conduite,  le penchant proserbe continue à se manifester dans certaines décisions.
En 1996,  la France,  sous le gouvernement d'Alain Juppé,  est la première  (bientôt suivie par les autres pays occidentaux)
à renvoyer un ambassadeur à Belgrade,  accordant ainsi  une sorte de reconnaissance,  juridiquement mal définie,
à la « République fédérale de Yougoslavie » (RFY)  créée en 1992 par l'union de la Serbie  et du Monténégro.
Par cette décision arbitraire,  qui revient à légaliser la mainmise de la Serbie sur le Kosovo,  les pays occidentaux
ont par avance enlevé sa légitimité à l'action militaire  qu'ils entreprendront trois ans plus tard.  La France
rechigne longtemps à collaborer  avec le Tribunal pénal international de 1a Haye,  qu'un ministre va jusqu'à qualifier
de « justice-spectacle »,  retrouvant ainsi un thème favori de la propagande serbe,  et la zone française de Bosnie
passe pendant quelque temps  pour  le refuge favori des criminels de guerre serbes [63] .  Pendant la guerre du Kosovo,
la France intervient  pour que certains objectifs  soient épargnés.  Lors de l'installation  de la force internationale
au Kosovo,  c'est dans la zone française,  à Mitrovica  et plus au nord,  qu'est toléré  le maintien d'un pouvoir
serbe,  aboutissant à une partition de fait  de la province  que la coalition occidentale  faisait pourtant profession
de refuser.  Par moments,  sur ce problème  comme sur quelques autres,  la position française  se rapproche de celle
de la Russie.  Dans la suite,  la France juge l'administration internationale  trop favorable aux Albanais  et un conflit
larvé s'installe  entre Kouchner et le gouvernement dont,  hier encore,  il faisait partie.


L'opinion

L'opinion française,  après 1995,  a été moins mobilisée qu'elle ne l'avait été pendant  la guerre de Bosnie.
Les groupes qui s'étaient formés  à cette époque  sont cependant restés actifs,  et l'un d'eux  a eu un rôle important,
c'est le Comité Kosovo,  créé autour de la revue Esprit,  qui a sensibilisé l'opinion  à l'injustice faite depuis
1989  aux Albanais du Kosovo,  et,  à partir de 1997,  à la violence croissante  exercée contre eux  par le pouvoir
serbe.

[p. 39] Cependant,  pendant la guerre du Kosovo elle-même,  l'opinion s'est divisée.  Deux traditions entraient en
conflit : l'attachement aux droits de l'homme,  qui poussait à approuver l'action menée pour défendre les Albanais
massacrés  et expulsés,  et les tendances pacifistes (renforcées par anti-américanisme),  qui répugnaient à une
entreprise militaire de grande envergure de plusieurs grands pays contre un petit.  À droite aussi,  l'antiaméricanisme,
le « souverainisme » nationaliste incitaient certains,  comme pendant la guerre du Golfe,  à réprouver la guerre
engagée.  Renéo Lukic [64]  a bien analysé les divers courants qui s'opposent à la guerre.  On y trouve surtout
des politiques :  à gauche,  le parti communiste  et le Mouvement des citoyens (Robert Hue,  Jean-Pierre Chevènement
malgré sa participation au gouvernement,  Didier Motchane,  Max Gallo) ;  à droite,  le Mouvement pour la France 
(Charles Pasqua,  Marie-France Garaud); enfin l'extrême droite (Jean-Marie Le Pen,  Bruno Mégret).  C'est ce que Lukic
appelle  « la nouvelle alliance entre le jacobinisme anti-européen et anti-américain  et la droite souverainiste
également anti-américaine [65]   ».

Des intellectuels participent aussi à ce mouvement,  au premier rang desquels l'ancien conseiller de Mitterrand,  Régis
Debray.  Ce dernier s'autorise une visite de quelques jours  dans une région dont il ignore tout (Macédoine,  Serbie,
Kosovo)  pour publier dans Le Monde (13 mai 1999) une « Lettre d'un voyageur au président de la République »,  où
il contredit toutes les informations diffusées partout  sur les atrocités serbes au Kosovo.  Cela n'a rien d'étonnant
:  l'auteur avoue lui-même  qu'il récuse a priori  le témoignage des Albanais rencontrés en Macédoine,  parce qu'il
a eu affaire à des « truchements locaux...  sympathisants ou militants de l'UÇK  pour la plupart »  et qu'au contraire
il fait confiance à ses interlocuteurs serbes  (il n'en a pas eu d'autres en Serbie ni au Kosovo),  parce qu'ils sont
tous « de l'opposition »,  semblant ignorer  que la plupart des opposants  sont plus nationalistes que Milosevic [66]
Ayant ainsi par avance trié ses sources  et ses guides selon un critère ethnique,  il ne pouvait rapporter à Paris
d'autres conclusions  que celles  qu'il en avait emportées.

Ce négationnisme en temps réel a eu cependant peu d'impact.  Les témoignages  du million de réfugiés albanais chassés
du Kosovo [p. 40] étaient convergents et probants,  ils ont suscité  l'indignation des Français qui,  selon les sondages,
appuyaient en majorité la politique du gouvernement.  Et ensuite,  comme l'écrit Lukic :

À partir du moment où les médias occidentaux  ont pu avoir l'accès libre au Kosovo,  dans le sillage des troupes
de la KFOR,  et qu'ils ont commencé à montrer les charniers dispersés dans la province,  les critiques de l'intervention
ont perdu le goût de la polémique  et se sont tus.

Toutefois les difficultés de l'après guerre dans le Kosovo  sous mandat international  (violences exercées après
le retour des Albanais contre les minorités serbes  et autres,  difficulté de faire régner l'ordre dans une province
dévastée  et traumatisée) ont fait renaître des critiques a posteriori  contre l'opération militaire de 1999.


L'an 2000

L'année 2000 est marquée dans l'ex Yougoslavie par deux changements considérables.  Les partis des deux principaux
protagonistes du conflit,  Tudjman et Milosevic,  perdent le pouvoir  dans leurs pays respectifs,  et un espoir de démocratisation
apparaît des deux côtés.

En Croatie,  après la mort de Tudjman  le 10 décembre 1999,  son parti,  le HDZ,  est balayé  aux élections du 3
janvier 2000,  et  une coalition de six partis démocratiques  le remplace,  sous la présidence  de l'outsider Stipe
Mesic.  En quelques mois,  toutes les traces  de la politique nationaliste de Tudjman sont effacées :  renonciation
au partage de la Bosnie  et rupture avec les dirigeants croates de ce pays,  restés fidèles au HDZ,  efforts pour
le retour des réfugiés serbes ;  acceptation pleine  et entière  de toutes les exigences  de la communauté internationale,
et en particulier  de celles du Tribunal international :  les investigations de celui ci  sont facilitées,  de nombreux
inculpés croates sont arrêtés  et/ou extradés vers La Haye.  Tout cela  malgré les protestations bruyantes  et
les menaces  de l'opposition nationaliste,  soutenue par certains généraux,  que le président Mesic limoge.

En Serbie,  les élections à la présidence de la RFY  du 24 septembre 2000 voient la défaite de Milosevic  et la
victoire du candidat de l'opposition,  Vojislav Kostunica.  Le président sortant  refuse de reconnaître son échec,
mais il y est contraint  le 5 octobre  par une insurrection populaire,  marquée notamment  par l'incendie du Parlement.
Le nouveau régime  n'est pas encore fermement installé,  mais déjà Kostunica,  qui dans sa campagne avait dénigré
le Tribunal de La Haye,  a fait savoir  qu'il n'avait pas l'intention  de lui livrer son prédécesseur  ni les autres
inculpés serbes.  Il a présenté des exigences sur le Kosovo  et lancé dans le journal russe Kommersant des attaques
personnelles contre Kouchner.  Il a posé des conditions politiques  à la [p. 41] libération éventuelle de  prisonniers
kosovars détenus en Serbie.  ce qui transforme ceux ci en otages.  Il s'est rendu en Bosnie,  mais avant tout à Trebinje,
en Republika Srpska (RS),  se contentant  à Sarajevo  d'une brève halte à l'aéroport.  Là,  il n'a pas eu un seul
mot de regret  pour les violences jadis commises par les Serbes  dans cette ville  et ce pays.  Parmi les partis serbes
de Bosnie,  il a marqué sa solidarité  avec le SDS,  le parti nationaliste fondé par Radovan Karadzic,  et son éloignement
envers [Milorad] Dodik,  [alors] Premier ministre modéré  de la RS  imposé par la communauté internationale,  ce
qui trahit l'intention d'œuvrer  pour renforcer le partage ethnique  de la Bosnie.  Bref,  rien dans son attitude 
n'a montré la moindre distance  avec le nationalisme le plus extrême,  sauf qu'il n'est heureusement plus question
d'user de violences  pour atteindre ses objectifs.

Devant cette double transformation,  la réaction tant du pouvoir que de l'opinion française est à première vue fort
surprenante.  Le changement pacifique,  mais radical en Croatie,  est purement et simplement ignoré [c'est que Tudjman
était un bien moindre criminel] ;  celui,  violent,  mais plein d'ambiguïtés,  de la Serbie,  suscite un enthousiasme
délirant.

Aucun ministre  ne se rend à Zagreb  après le changement de majorité,  mais deux jours après la chute de Milosevic,
Védrine se précipite à Belgrade.  Mesic  n'est reçu à Paris que quatre mois  après son élection  et fort discrètement,
mais Kostunica  est accueilli triomphalement  par tous les chefs d'État européens  au sommet de Biarritz  deux semaines
après la sienne.  La Serbie obtient  la levée immédiate  des sanctions,  ainsi que d'abondants crédits,  sans aucun
engagement de sa part,  tandis que la Croatie s'était toujours vue imposer  le « donnant-donnant ».

Du côté des médias,  la disproportion  est peut-être plus forte encore.  La transformation de la Croatie depuis
janvier  ne donne lieu  qu'à quelques rares entrefilets  dans la presse écrite,  et elle est complètement ignorée
par les télévisions.  Les événements de Serbie,  en octobre,  font la une de tous les quotidiens  et les grands
titres des journaux télévisés pendant plusieurs semaines.

Cette dissymétrie  s'explique par les présupposés des gouvernants et de l'opinion que nous avons analysés plus haut.
La diplomatie française cherche depuis longtemps  à sortir de la contradiction déjà signalée entre partialité
proserbe  et politique européenne.  Elle espère que cette antinomie disparaîtra  le jour où la Serbie redeviendra
« fréquentable » parce qu'elle aura éliminé le pouvoir de Milosevic,  considéré comme l'unique responsable des
errements serbes.  Alors,  pense-t-on,  la préférence marquée par la France à la Serbie  ne sera plus en opposition
avec l'idéal commun  aux Européens  de démocratie  et de paix.  Dès que cette hypothèse semble  s'être réalisée,
la France veut saisir le plus rapidement possible l'occasion ainsi créée,  et utiliser à nouveau ses liens avec la
Serbie  comme levier  de son influence  dans la région.

[p. 42] Cet objectif paraît tellement important qu'il incite à oublier l'intransigeance du nouveau leader serbe, 
son refus de la moindre concession sur tous les problèmes que nous avons cités.  Comme l'écrit Claire Tréan dans
Le Monde du 7 octobre 2000:

Rien de tout cela ne semble avoir choqué au Quai d'Orsay,  où l'on exulte comme si la vieille alliance franco-serbe
était en train  de se refaire une virginité.

Au contraire,  un appui trop voyant aux réformes croates,  pourtant essentielles à la démocratisation  et à la pacification
de la région,  serait de nul profit  pour l'influence proprement française,  parce que la France a toujours ignoré
ce pays.  De même,  on compte pour peu de chose les dégâts qu'un nationalisme serbe  devenu soudain respectable peut
causer à la consolidation de l'État bosnien  et à la reconstruction pacifique du Kosovo.

Cette politique peut assez facilement être « vendue » à l'opinion,  parce que celle-ci,  même lorsqu'elle  s'est
convaincue de la responsabilité primordiale de la partie serbe  dans la guerre  et dans les crimes,  s'est habituée
depuis longtemps  à attribuer toute la culpabilité au « dictateur » Milosevic,  et à innocenter pleinement tous
les autres courants,  dits « démocratiques »,  de l'opinion serbe.  L'antithèse « dictateur coupable/peuple uniquement
victime »  fait partie du « politiquement correct ».  On s'imagine volontiers que tout opposant à Milosevic,  est
ipso facto un ennemi du nationalisme.  On ne sait pas  que le nationalisme serbe  a d'abord été le fait  des opposants
au communisme,  et que Milosevic  n'a fait sienne cette cause  que plus tard  et par opportunisme.  Milosevic est certes
celui par qui le djinn du projet grand-serbe  s'est échappé de la bouteille  où Tito avait espéré l'enfermer, 
mais l'élimination du coupable  ne suffit pas  à faire rentrer ledit djinn dans sa fiole.

La menace sur les autres peuples  ne frappe pas l'opinion française.  La Croatie a toujours été ignorée  ou méprisée,
même en 1991,  lorsqu'elle était  de toute évidence  la victime d'une agression.  L'enthousiasme sentimental pour
la Bosnie ou pour le Kosovo ne s'est manifesté qu'au moment  de leurs plus grands malheurs  et il est douteux qu'il
puisse durer.

Pourtant,  une considération égale  de tous les peuples du sud-est de l'Europe,  un respect des intérêts  et de
la personnalité de chacun d'entre eux,  et l'application stricte  d'une justice internationale égale pour tous seraient
les conditions nécessaires d'une pacification durable de la région  et de son intégration dans l'Europe.  La France,
par son histoire,  est mal préparée  à agir dans ce sens.  La propagande intensive de la Première Guerre mondiale
a conditionné depuis près d'un siècle ses gouvernements  et son opinion  à penser que  parmi les balkaniques certains
sont « plus égaux » que d'autres;  que parmi ceux de l'ex Yougoslavie  un seul est vraiment digne d'intérêt,  [p.
42]  les autres n'ayant qu'une existence fantomatique.  Oui,  la France  qui aime tant la « Yougoslavie »  méprise
et tient pour quantité négligeable 64 % des « Yougoslaves » : tous ceux  qui ne sont pas serbes !  Le jeu des clientèles
balkaniques a causé le conflit de 1914,  on pensait que l'unification de l'Europe y aurait mis fin.  Cet espoir sera-t-il
déçu ?

La France,  espérons le,  finira peut être par comprendre que si l'on se montre trop complaisant,  insuffisamment
exigeant envers le nouveau régime serbe,  non seulement  on désespère les peuples voisins  et on y renforce les rancœurs,
mais aussi  on décourage  les trop rares Serbes  qui sont foncièrement opposés au nationalisme,  et dont l'influence
pourrait aujourd'hui grandir.  Seule la victoire de l'Otan au Kosovo a rendu possible,  un an après,  la chute de Milosevic.
Seule une fermeté sans faille devant toutes les prétentions nationalistes,  même quand elles se revêtent du masque
de la démocratie recouvrée,  permettra peu à peu  aux semences de paix  et de tolérance  de germer partout,  y compris
en Serbie.  Cet objectif est absolument incompatible  avec une partialité anachronique  envers un des peuples  de la
région.


Notes :

[*] Auteur de Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard, 1992, nouvelle édition augmentée, 2000. A notamment publié
dans Esprit: «  Les défenseurs de l'indéfendable » (mai 1993)  et «  Une journée à Mostar » (février 1995).
Cet article est le texte (très légèrement modifié) d'une communication présentée par l'auteur  à un colloque
sur «  Les Balkans » organisé en novembre 1997  par le département d'histoire de l'université de Genève. Il est
complété par une postface, écrite pour Esprit à la fin d'octobre 2000,  où sont envisagés  les développements
survenus  dans les quatre dernières années du siècle.

[1] Pierre de Lanux, la Yougoslavie. La France et les Serbes, Paris, 1916, p. 232,  cité par Mihailo Pavlovic,  Témoignages
français sur les Serbes et la Serbie. 1912 1918,  Belgrade,  Narodna knjiga,  1988,  p. 169.

[2] Liljana Alexis Pejkovic, « Attachement de la Serbie au bloc de l'Entente », in Slavenko Terzic, éd., Jugoslovensko
francuski odnosi (« Rapports franco yougoslaves »),  Belgrade, Istorijski institut, 1990,  p. 171.

[3] Expression employée par la presse allemande et autrichienne de l'époque, reprise par Georges Castellan,  Histoire
des Balkans,  XIV°-XX° siècles,  Paris, Fayard, 1991,  p. 394.

[4] Manol Pandevski, «  L'opinion publique française et l'insurrection d'Ilinden », in éd., Jugoslovensko-francuski
odnosi « Rapports franco  yougoslaves »),  op. cit.,  p. 165-167. 

[5] Victor Bérard, « Les nationalités de la Macédoine.  Turcs et Musulmans,  Bulgares et Valaques », Annales de
l'École libre des Sciences politiques, VII, 1892 ;   « À travers la Macédoine slave »,  Revue des Deux Mondes,
CXIV, 1, septembre 1892, p. 551 578.  La Turquie et l'hellénisme contemporain.  La Macédoine :  Hellènes,  Bulgares,
Valaques,  Albanais,  Autrichiens,  Serbes.  La lutte des races.  Paris,  Alcan,  1893 ;  La Macédoine.  Le pays et
les races,  Paris, Calmann Lévy,  1897 ;  et Pro Macedonia,  Paris,  Colin,  1904.

[6] La Grande Bretagne avait alors rompu pour un temps ses relations diplomatiques avec la Serbie. En France,  Ernest
Denis,  dans son livre  La Grande Serbie,  (Paris, Delagrave, 1915),  consacre beaucoup la réfutation des objections
à la cause serbe que pouvait susciter cet assassinat,  preuve que ces objections étaient courantes. 

[7] Ce rapport, rédigé en 1914, a été réédité récemment: The Other Balkan Wars,  Washington,  Carnegie Endowment
for International Peace,  1993.

[8] V. Bérard, « Pour la Serbie », Les Annales de Paris, janvier 1915 ; la Serbie.  La Serbie et son histoire. Les
victoires serbes. Le peuple serbe, Paris,  Colin,  1916 ;  et « Dans les Balkans, I. La Serbie »,  Les Annales, 17
octobre 1918.

[9] E. Denis, la Grande Serbie, op. cit.,  et Du Vardar à l'Istrie,  Paris,  Ligue des universitaires serbo croato
slovènes, 1919.  Ce dernier ouvrage fut réédité quatre ans plus tard  (après la mort de l'auteur en 1921)  sous
le titre plus restrictif :  Du Vardar à la Sotcha (Paris, Bossard, 1923).  Entre temps,  les traités  avaient cédé
l'Istrie  à l'Italie,  le titre original aurait paru revendicatif.  Ces titres  par eux mêmes  évoquent un mouvement
du sud au nord,  qui est justement celui  de la pénétration française  dans les Balkans.

[10] Émile Haumant, « La nationalité serbo croate », Annales de géographie,  Paris,  1914,  t. 23 ;  « Au pays
des héros »,  La Guerre des nations, 1,  III,  1915 ; et « Les origines de la liberté serbe »,  La Revue historique,
Paris,  1915.

[11] Charles Diehl, « L'héroïque Serbie.  Grandes leçons  d'un petit peuple »,  Lectures pour tous,  1er février
1915.

[12] Raoul Labry,  Avec l'armée serbe en retraite.  À travers l'Albanie  et le Monténégro,  Paris,  Perrin,  1916.
[13] Maurice Barrès,  « À la gloire des Serbes »,  L'Amitié des tranchées,  25 mars 1915.

[14] M. Pavlovic,  Témoignages français sur les Serbes et la Serbie.  1912 1918,  op. cit.,  et Dimitrije Vukovic,
« La question yougoslave et l'opinion publique française  pendant la première guerre mondiale »,  in S. Terzic,
éd., Jugoslovensko francuski odnosi (« Rapports franco-yougoslaves»),  op. cit.,  p. 215 221.

[15] Bien entendu  il sévissait avec la même force dans les autres pays,  alliés ou ennemis. On peut juger  de sa
violence  dans le camp adverse en feuilletant  un gros ouvrage historique outrageusement anti-serbe  publié à Vienne
(Südland [pseudonyme d'Ivo Pilar,  Die Südslawische Frage und der Weltkrieg,  Vienne, K. u. K. Hof,  Verlags  u. Universitätsbuchhandlung,
1918, traduction Juznoslavensko pitanje, Varazdin,  HDZ Podruznica,  1990).

[16] Cité par Krunoslav Spasic,  « Opinion publique serbe sur quatre historiens français »,  in S. Terzic,  éd.
Jugoslovensko francuski odnosi (« Rapports franco yougoslaves»),  op. cit.,  p. 241.

[17] Léon Eugène Coullard Descos, ministre plénipotentiaire de France à Belgrade, dans une dépêche de 1913  citée
par M. Pavlovic,  Témoignages français sur les Serbes et la Serbie,  1912¬1918,  op. cit.,  p. 80.

[18] E. Denis,  Du Vardar à l'Istrie, op. cit.,  p. 27,  cité par K. Spasic, « Opinion publique serbe sur quatre
historiens français », art. cité,  p. 241

[19] René Pinon, « La liquidation de la Turquie d'Europe »,  Revue des Deux- Mondes, 15 juin 1913,  p. 893,  cité
par M. Pavlovic,  Témoignages français sur les Serbes et la Serbie. 1912 1918, op. cit., p. 103. Sur la méconnaissance
des Albanais par l'opinion,  voir Michel Roux,  Les Albanais en Yougoslavie.   Minorité nationale, territoire et développement.
Paris,  Maison des Sciences de l'homme,  1992,  p. 168 175.

[20] E. Denis,  La Grande Serbie,  op. cit.,  p. 300.

[21] Emmanuel de Martonne,  La Valachie. Essai de monographie géographique,  Paris,  Colin,  1902.

[22] Jean Claude Chevalier,  « Les linguistes français et les pays d'Europe de l'Est de 1918 à 1931 », in  Patrick
Seriot, éd.,  Langue et nation en Europe centrale et orientale du XVIII° siècle à nos jours,  Cahiers de l'ILSL,
8,  Université de Lausanne,  1996,  p. 57 74.

[23] François Fejtö,  Requiem pour un empire défunt.  Histoire de la destruction de Autriche-Hongrie, Paris,  Lieu
commun,  1988.

[24] Jovan Cvijic,  La Péninsule balkanique :  géographie humaine.  Paris, Colin,  1918.

[25] J.-Cl. Chevalier,  « Les linguistes français et les pays de l'Europe de l'Est de 1918 à 1931 »,  art. cité,
p. 67.

[26] Jacques Ancel,  Peuples et nations des Balkans,  Paris,  Colin,  1930, rééd. Paris,  CTHS,  1992,  p 175.

[27] V. Bérard,  La Paix française,  Paris,  Colin,  1919.

[28] François Grumel Jacquignon, La Yougoslavie dans la stratégie française de l'entre deux guerres (1918 1935),
Berne,  Peter Lang,  1999.

[29] Gordana Krivokapic, « Politique intérieure du Royaume des Serbes,  Croates et Slovènes (SCS) vue par les Français
à l'époque de sa constitution en 1918-1921,  in S. Terzic, éd.,  Jugoslovensko-francuski odnosi,   (« Rapports franco
yougoslaves »),  op. cit.,  p. 255.

[30] Ibid.,  p. 251.

[31] François Grumel-Jacquignon, La Yougoslavie dans la stratégie française de l'entre deux guerres (1918 1935),
op. cit.,  p. 370.

[32] J. Ancel,  La Macédoine,  son évolution contemporaine,  Paris,  Delagrave, 1930.

[33] Id.,  Manuel historique de la question d'Orient (1792-1925),  Paris,  Delagrave,  1926,  p. 197.

[34] Id.,  Peuples et nations des Balkans,  op. cit.

[35] L'analyse de ce passage montre que l'auteur, s'inspirant de sources serbes,  reproduit à son insu la thèse de
Vuk Karadzic  selon laquelle sont serbes tous ceux qui parlent le dialecte stokavien, soit tous les musulmans bosniaques
et la moitié des Croates.

[36] Qu'on pardonne à l'auteur de brosser ce tableau simpliste à partir de souvenirs d'enfance  très précis.

[37] Charles Rivet, Chez les Slaves libérés. En Yougoslavie,  Paris,  Perrin, 1919.

[38] Textes et documents diplomatiques de la France, t. VII (1932 1939, Paris,  1979,  p. 650-651.  Reproduite dans
Mirko Grmek,  Marc Gjidara et Neven Simac,  Le Nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idéologie serbe, 
Paris, Fayard,  1993,  p. 146 149.

[39] Henri Pozzi,  La guerre qui vient,  Paris, 1935 ;  trad. anglaise,  Black Hand over Europe, Francis Mott, s.d.
; rééd., Zagreb, Croatian Information Centre, 1994.  L'édition française de ce livre  est aujourd'hui une rareté
bibliographique,  mais sa traduction anglaise vient d'être rééditée à Zagreb.

[40]  J. Ancel, Peuples et nations des Balkans,  op. cit.,  p. 200 201.

[41] Alain Peyrefitte,  C'était De Gaulle, I, Paris, Fayard et Éd. de Fallois, 1994.

[42] Les rapports entre De Gaulle et Tito  sont analysés de façon approfondie par Predrag Matvejevitch,  (Le Monde
« ex ». Confessions,  Paris,  Fayard, 1996,  p. 165 186).  Au passage  cet auteur détruit la légende selon laquelle
De Gaulle aurait connu personnellement Mihailovic.

[43] Jean Montaldo, dans son livre polémique  (Mitterrand et les 40 voleurs,  Paris,  Albin Michel,  1994,  p. 185),
fait état de tractations avec la Corée du Nord,  touchant à la fois  à la politique et aux affaires,  qui auraient
été conduites  par Mitterrand et son entourage  en 1982 avec l'aide d'« un diplomate yougoslave devenu plus tard
ministre des Affaires étrangères ».

[44] Joseph Krulic,  Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours,  Complexe,  1993,  p. 212 223.

[45]  Milojko Drulovic,  L'Autogestion à l'épreuve,  Paris,  Fayard,  1970.

[46] J. Krulic,  Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours,  op. cit.  p. 117.

[47] Hubert Védrine, Les Mondes de François Mitterrand. À l'Élysée 1981 1995,  Paris,  Fayard,  1996,  p. 373 374.
[48]  Avec la Slovénie,  candidate de l'Italie,  et l'Estonie,  poussée par les pays scandinaves.

[49] H. Védrine,  Les Mondes de François Mitterrand, op. cit.,  p. 595.

[50] Jacques Julliard, Ce fascisme qui vient,  Paris,  Le Seuil,  1994,  p. 130 131.

[51] « N'ayant pas de raison particulière de se soucier de la Yougoslavie, le monde extérieur — quelques érudits
et amoureux du serbo-croate mis à part —  s'en tint là et se désintéressa des ingénieuses autant que laborieuses
combinaisons auxquelles Tito dut successivement avoir recours pour faire cohabiter six "nations" ou "républiques"…,
deux "nationalités"... et douze "minorités »  (H. Védrine,  Les Mondes de François Mitterrand…  op. cit.,  p.
592).

[52] Voir Patrice Canivez, « La France ambiguë : des paroles et des actes »,  in Jean Cot, éd.,  Dernière guerre
balkanique ? Ex Yougoslavie: témoignages, perspectives,  analyses,  Paris-Montréal,  L'Harmattan,  1996,  p. 187 189.
[53] P. Canivez,  « La France ambiguë : des paroles et des actes »,  art. cité.

[54]  Dietrich Genscher,  Erinnerungen,  Berlin,  Siedler,  1995,   p. 945.

[55] Paul Garde,  Vie et mort de la Yougoslavie,  Paris,  Fayard,  1992,  p. 350 351.

[56] Henry Wynaendts, L'Engrenage. Chroniques yougoslaves, juillet 1991 août 1992,  Paris,  Denoël,  1993,  p. 62.
[57]  Ce terme  sera repris plus tard  par Mitterrand (Le Figaro, 9 septembre 1994).  Il témoigne  d'une méconnaissance
toute jacobine du système fédéral, où les républiques sont bien plus que des divisions administratives.

[58] H. Védrine,  Les Mondes de François Mitterrand..., op. cit.,  p. 617.

[59] Borislav Jovic, Poslednji dani SFRJ  (« Les derniers jours de la RSFY »),  Belgrade,  éd. par l'auteur,  1996,
p. 407-411.

[60] Frédéric Martel, « Pour servir à l'histoire de notre défaite »,  Le Messager européen,  n° 8,  1994,  p.
127 156.

[61]  Pierre Marie Gallois,  Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident,  Lausanne, L'Âge d'homme,  1995  et Le Sang du pétrole,
Lausanne,  L`Âge d'homme, 1996.

[62] Frédéric Martel,  « Pour servir à l'histoire de notre défaite », art. cité.

[63]  Pierre Hazan,  La Justice face à la guerre. De Nuremberg à La Haye, Paris, Stock, 2000.

[64] Renéo Lukic, « L'anti-américanisme des opposants  à la participation française  à la guerre contre la République
fédérale yougoslave », Études internationales, XXX, 1, mars 2000, p. 135-164.

[65] La convergence entre nationalistes de droite et de gauche n'est pas encore entrée dans les mœurs en France, 
elle continue à surprendre. Pourtant,  elle est depuis longtemps  un fait de routine en Serbie (Milosevic et Seselj),
en Roumanie  (Iliescu et les nationalistes de România Mare) et en Russie,  où Andreï Amalrik  la décrivait déjà
dans son livre prophétique  écrit en 1969:  L'Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? (Paris,  Le Livre de poche,
1977).

[66] Parmi ses interlocuteurs il nomme en particulier Vuk Draskovic, qui pourtant avait été  jusqu'à une date toute
récente,  au moment des pires violences anti-albanaises,  membre du gouvernement.