http://www.histoire.org/hcm/articles/balkans/kosovo/kosovo11.htm
Les Albanais sont-ils des envahisseurs au Kosovo ?
par Alain Ducellier, Professeur à l'Université de Toulouse-II Le Mirail, Spécialiste de l'histoire médiévale des
Balkans
http://byzance.dr10.cnrs.fr/web/byzantinistes_france/ducellier/cv.html
Préface de Gisèle Kurti-Clerc
Les peuples des Balkans, comme en général les peuples dont l'histoire tumultueuse a été semée de souffrances,
ont un malaise commun, qui consiste en une immense difficulté à envisager leur avenir sans se référer à un passé,
lui-même objet de manipulations. Aussi, chaque peuple tente-t-il de s'approprier un morceau de l'Histoire, un peu
à la manière d'une recette de cuisine à laquelle on ajouterait tel ou tel ingrédient en vue d'en accommoder la saveur
à des goûts bien particuliers.
La référence à un passé, aussi bien fictif que réel, se faisant souvent par le biais d'arguments pseudo-historiques
— le plus souvent politisés — peut être une arme dangereuse entre les mains de qui sait en tirer parti. L'actuel
président de la Serbie, Slobodan Milosevic, ainsi que l'écrivain Dobrica Cosic, idéologue du nationalisme serbe
et président de "la nouvelle Yougoslavie" — Serbie et Monténégro, se sont abondamment servis du levier que représentait
la Kosove — la prétendue "Vieille Serbie", pour soulever un peuple tout entier contre une population autochtone
qui n'avait, de loin, pas les moyens de se défendre. D'un autre côté, en Bosnie- Herzégovine, la purification
ethnique à laquelle nous assistons aujourd'hui, orchestrée par les autorités de Belgrade, nous rappelle douloureusement
les tragiques événements de la deuxième guerre mondiale, où l'anéantissement de millions de Juifs fut organisé
sous le pernicieux prétexte de rendre à la "race aryenne" sa pureté originelle. La notion d'"aryen", d'ailleurs,
n'eut jamais aucun fondement scientifique digne de ce nom. Elle ne fut qu'un délire de plus, qui avait germé dans
les cerveaux de déments.
Si l'on considère maintenant la démographie historique de la région qui nous intéresse, en l'occurrence la Kosove,
on constate, qu'entre les arguments pseudo-historiques imaginés par les représentants de la Serbie et la réalité
effective qui nous est livrée par l'archéologie, la linguistique et l'histoire, il y a un immense décalage. En
effet, il est très largement admis, aujourd'hui, que les Albanais sont les descendants directs des peuplades illyriennes,
elles-mêmes attestées dès la plus haute Antiquité sur une vaste zone de peuplement comprenant, en gros la Dalmatie,
le Monténégro, une partie de l'ex-Macédoine yougoslave et la Kosove. Cette dernière région se nommait alors "Dardania".
La clé de cette appellation nous est livrée par la langue albanaise le mot "dardhë" signifiant "poire". Il s'agissait
donc du "Pays des Poires", peuplé de Dardanes, population illyrienne d'où sont issus la majorité des actuels Kosovars
albanophones. A l'arrivée des tribus slaves, de nombreux Illyriens s'assimilèrent naturellement aux nouveaux venus
— notamment en Dalmatie, et le noyau de peuplement illyro-albanais se réduisit, pour atteindre à peu près les
dimensions des régions actuellement habitées par les Albanais.
La période cruciale de l'Histoire de la Kosove commençant avec le Moyen-Age, nous donnerons la parole à Alain Ducellier,
éminent historien, professeur à l'Université de Toulouse et auteur de nombreux ouvrages sur l'Empire byzantin,
l'Eglise orthodoxe et l'Histoire médiévale des Balkans. Lui, mieux que quiconque, a su éviter les pièges tendus
par les nationalistes de tout bord qui n'utilisent l'histoire que dans un but politique, où les visées d'extension
territoriales ne sont même pas voilées. Dans un langage clair et à la portée de tous, il nous donne une vision
objective — chose précieuse et rare — de l'histoire de la Kosove.
Les Albanais ont-ils envahi le Kosovo ? Par Alain Ducellier
Extrait de "L'Albanie entre Byzance et Venise", Londres, 1987.
Soyons donc clair dans les Balkans plus encore que partout ailleurs, il n'est pas d'autre argument soutenable, pour
déterminer l'appartenance nationale de telle ou telle région, que le constat de son occupation actuelle par une majorité
nationale dûment reconnue; en ce sens, le Kosovo, habité aujourd'hui par une population aux deux tiers albanaise,
ne saurait être évidemment considéré que comme albanais, et ceci en-dehors de toute idée de rattachement à l'entité
politique nommée "Albanie". Que dirait-on, en effet, si, constatant l'existence d'une majorité germanique en Alsace,
on voulait en faire une province allemande au sens politique du terme ?
Ces considérations d'évidence font mesurer, le danger qu'il y a à utiliser des arguments "historiques" pour fonder
le bon droit d'un peuple à dominer des territoires qu'il a perdus ou qu'il n'occupe plus que minoritairement : on
sait le rôle que l'idée de " patrie originelle " a joué dans la genèse et la justification d'Israël.
Cependant, lorsqu'on voit l'obstination avec laquelle on emploie l'argument historique pour prouver que les Serbes
ont un "droit" sur le Kosovo dont ils seraient les plus anciens habitants, ensuite dépossédés par les Albanais,
il n'est pas mauvais de montrer que, pour une fois, l'histoire et la situation actuelle concordent.
Dans un article récent, Michel Aubin rappelle, ce qui est vrai, que le Kosovo constitua "le centre économique et
politique du royaume médiéval serbe aux treizième et quatorzième siècles [1]" ; ce serait donc seulement la conquête
turque qui, après avoir éliminé les Serbes des meilleures terres, les aurait enfin contraints, surtout en 1690
et 1738, à émigrer vers la Hongrie méridionale pour les remplacer par des éléments islamisés venus d'Albanie
du Nord.
N'insistons pas sur le fait que l'installation d'un centre de pouvoir politique et économique dans un territoire donné
ne garantit nullement, surtout au Moyen Age, le caractère ethniquement dominant de ceux qui détiennent l'autorité
politique c'est ainsi que le petit despotat " serbe " de Serrès, en Grèce du Nord, a pu dominer, de 1355 à 1371,
une population massivement grecque [2]. On ne répétera jamais assez que le nationalisme est une invention moderne,
heureusement inconnue des peuples médiévaux qui n'étaient pas aussi sensibles que nous au caractère "étranger"
de ceux qui pouvaient les dominer temporairement.
Admettons cependant que les Serbes aient été majoritaires au Kosovo au treizième siècle on ne peut alors s'empêcher
de se demander qui habitait la région auparavant. Chacun sait que les Slaves sont le peuple indo-européen le plus
tard venu en Europe, puisque les vagues successives de leurs invasions s'étalent sur les VIe et VIIe siècles [3].
On sait aussi que, à cette époque, plusieurs siècles de romanisation n'avaient pas pour autant fait disparaître
les vieilles populations autochtones, Daces en Roumanie, Thraces en Bulgarie, Illyriens en Dalmatie, Albanie, Macédoine.
Pour nous en tenir au Kosovo, nul ne nie que, depuis au moins le XVIIIème siècle avant notre ère, il ait vu naître
et se développer plusieurs formations politiques illyriennes qui passèrent peu à peu du stade tribal au statut de
véritables petits royaumes, Dardanes, Pénestes, Paéoniens, pour ne citer que les plus importants [4]. Or les
travaux les plus récents, aussi bien linguistiques qu'archéologiques, tendent tous à prouver aujourd'hui que les
Illyriens sont sans aucun doute les ancêtres directs des Albanais [5]. En ce qui concerne l'archéologie, l'étude
de la céramique et de la bijouterie (boucles d'oreilles, broches, bagues et surtout fibules) prouve qu'il y a une
extraordinaire continuité dans les formes et les techniques entre les nécropoles illyriennes antiques et les trouvailles
faites sur les sites médiévaux que l'on peut dater des VIe-VIIe siècles de notre ère (Kalajë e Damalcës près
de Pulca et surtout Kruja) la chose est si vraie que l'archéologue yougoslave B. Ćović a pu dater le matériel de
Kalaja e Dalmacës des VIe-VIIe siècles avant notre ère [6]. Or, il faut rappeler que les fouilles de Kalaja e
Dalmacës ont été entreprises au cours du dernier siècle et que chacun convenait, à l'époque, qu'elles étaient
le témoin de l'"ancienne civilisation slave" [7]. A coup sûr, cette continuité illyro-albanaise ne se lit pas
seulement sur le territoire actuel de l'Albanie : les découvertes faites dans la nécropole de Mjele, près de Virpazar,
en Monténégro, et sur deux sites de la région d'Ohrid, en Macédoine, ont en effet permis de mettre au jour des
objets appartenant à la même civilisation [8]. Bien entendu, l'activité particulièrement grande des archéologues
albanais depuis la Libération doit être seule prise en compte pour expliquer la plus grande abondance des trouvailles
faites sur le territoire national.
En l'absence de tout document qui prouverait l'anéantissement, ou l'émigration des populations illyriennes locales
lors des invasions slaves, il est donc naturel de penser que, pendant tout le Haut Moyen Age, le Kosovo, comme l'Albanie
elle-même, a gardé constamment une population, essentiellement illyrienne, c'est-à-dire albanaise. Certes, on
assista à un phénomène de slavisation, dont la toponymie est le meilleur témoin, mais on sait que la toponymie
est un argument de peu de valeur pour déterminer l'ethnie d'une population : songeons au très grand nombre de toponymes
slaves que l'on trouve en Albanie même, où nul ne songerait à soutenir que la population ait jamais été majoritairement
slave. Au reste, un tel argument ne servirait guère les tenants de la "thèse serbe" puisque la majorité des toponymes
slaves du Kosovo comme de l'Albanie semblent bien être plutôt bulgares que serbes, ce qui est fort naturel puisque
les Bulgares ont occupé la région dès le IXe siècle et surtout à la fin du Xe, à l'apogée du dernier empire
bulgare dont la capitale était Ohrid [9]. A cette époque, les Serbes sont encore loin du Kosovo : en effet, aux
IXe-Xe siècles, leurs premières formations cohérentes sont la Rascie, dans la vallée de l'Ibar, à l'ouest de
la Morava, et la Zéta, qui correspond en gros à l'actuel Monténégro ; ce n'est qu'au moment où le prince Stjepan
accède au titre royal, en 1217, que l'Etat serbe se dilate et englobe la région de Peja (Peć) [à l'époque Ipek],
l'essentiel du Kosovo restant pourtant encore en dehors de ses limites. N'insistons donc pas : toute argumentation
de type "historique" ne peut que se retourner contre la thèse "serbe" puisque l'Histoire nous apprend que les
Serbes sont, à l'égard du Kosovo, des envahisseurs très tard venus.
La domination serbe a-t-elle fait disparaître la vieille population illyro-albanaise? En fait, ce sont les textes
serbes eux-mêmes qui nous prouvent le contraire : en 1348, une donation faite par le grand tsar Stepan IX Dušan
au monastère des Saints Michel et Gabriel de Prizren nous prouve qu'il existait, probablement dans les environs de
cette ville, au moins 9 villages qualifiés d'albanais (arbanaš) [10]. L'an suivant, le célèbre code promulgué
par ce même souverain nous prouve qu'il existait, dans nombre de villages de son domaine, aux côtés des populations
slaves, des éléments valaques et albanais dont le dynamisme devait être considérable, puisque le tsar s'efforce
de limiter leur installation sur les terroirs [11]. Précisons que si les Valaques et les Albanais sont désormais
considérés comme des nomades, ce n'est certes pas parce qu'ils sont des "pasteurs originels", mais simplement parce
qu'ils ont été réduits à cette situation par la pression économique et politique du peuple dominant ; déjà en
1328, il en allait de même dans les régions de Diabolis, Kolônée et Ohrid où Jean Cantacuzène narre la rencontre
de l'empereur byzantin Andronic III avec les "Albanais nomades" de la Macédoine centrale [12]. A coup sûr, la domination
serbe paraissait lourde aux Albanais soumis; même compte tenu des claires intentions de propagande de l'auteur, il
y a sans doute du vrai dans ce qu'écrit, vers 1332, un propagandiste de la Croisade, Guillaume d'Adam :
"parce que les dits peuples, tant Latins qu'Albanais, sont opprimés par le joug insupportable et la très dure servitude
du seigneur des Slaves qui leur est odieux et abominable, parce que leur peuple est chargé d'impôts, leur clergé
abattu et méprisé, leurs évêques et leurs abbés très souvent enchaînés, leurs nobles dépossédés... Tous,
ensemble et individuellement, croiraient rendre leurs mains sacrées s'ils les plongeaient dans le sang des susdits
Slaves" [13].
Ajoutons que les auteurs byzantins sont très sensibles à l'unité de population depuis l'Albanie jusqu'à la Macédoine
: l'historien Laonikos Chalkokondylis, qui écrit au XVe siècle, après avoir souligné que les Albanais de son
temps sont fort différents des Serbes et des Bosniaques [14] conclut qu'il n'y a pas d'autre peuple qui, plus que
les Albanais, ressemble aux Macédoniens [15].
C'est dans ce contexte que commence la conquête turque, dans la seconde moitié du XIVe siècle, et il est vrai que
c'est à la faveur de cet épisode que les Albanais peuvent se réaffirmer au Kosovo, mais certainement pas de la manière
dont la chose est présentée d'ordinaire : loin d'arriver "dans les fourgons de l'ennemi", la population albanaise,
depuis le lac de Shkodra jusqu'au Kosovo, fit bloc avec les autres populations chrétiennes. Lors du choc décisif
de 1389, les auteurs grecs mentionnent, auprès des Serbes et des Bulgares, les Albanais du Nord, ceux de Himara,
d'Epire et de la région côtière [16]. Quant à la chronique turque d'Idrisi Bitlisi, elle mentionne spécialement
la participation des Albanais de la région de Shkodra dont le prince, Georges Balsha, aurait mené 50 000 hommes
à la bataille [17]; les mêmes renseignements sont d'ailleurs repris par d'autres chroniques ottomanes comme celles
d'Ali et de Hoca Saadeddin [18].
La défaite de 1389, en désorganisant complètement l'Etat serbe, laissa le champ libre aux seigneurs locaux les
plus dynamiques, parmi lesquels les princes albanais du Nord et du Nord-Est le plus remarquable est Jon Kastrioti,
le père de Skanderbeg qui, depuis les hautes régions du Mati, réussit, à la fin du quatorzième et au début
du quinzième siècle, à se tailler une vaste principauté qui va de l'estuaire de l'Ishmi jusqu'à Prizren, au coeur
du Kosovo. En 1420, en conséquence, il délivrait aux Ragusains un privilège commercial depuis la côte "sur ses
terres jusqu'à Prizren" [19].
Ce nouveau pouvoir albanais ne fut certainement pas sans conséquences sur le développement d'une classe marchande
au sein d'une population jusque là fort déprimée : les archives de Raguse (Dubrovnik) prouvent, par exemple, qu'un
certain nombre de négociants albanais de Raguse séjournent désormais volontiers au Kosovo ; en mars 1428, c'est
le cas de Marcho de Tani à qui la République expédie une lettre à Prishtina [20] et, même après la soumission
des Kastriot aux Turcs, on trouve encore, dans la même ville en 1448, le marchand albanais Chymo Mathi de Tani
[21].
Aussi n'avons-nous aucune raison de penser que les Ottomans, dans cette phase de leur conquête, se soient spécialement
appuyés sur les Albanais qu'ils auraient opposés aux Slaves. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler que les
Albanais sont alors chrétiens comme les Serbes et n'ont aucune propension spéciale à se soumettre aux Ottomans.
S'il est hors de propos ici de parler de l'oeuvre de Skanderbeg, dont certaines actions se situent d'ailleurs aux confins
du Kosovo, on rappellera que l'historien byzantin Doukas, au milieu du XVe siècle, donne pour principale cause du
triomphe turc l'amoindrissement des Albanais, depuis la Dalmatie jusqu'à la Thrace [22]. Quant aux chroniques turques,
elles ne manquent pas de mentionner les soulèvements albanais au Kosovo, spécialement celui de 1467 qui voit les
"révoltés" piller les troupeaux dans la région de Tetova, sous la direction d'un "traître" nommé Iskender [23].
Il est donc évident qu'une importante population albanaise se trouvait au Kosovo dès avant la conquête turque, sans
qu'il soit besoin pour expliquer ce fait, de supposer le déclenchement de migrations massives dont les sources ne
parlent pas ; le fait qu'il ne soit jamais question de heurts entre Slaves et Albanais à l'époque du tsar Dušan
et surtout lors de l'élaboration de la principauté des Kastriot tend au reste à prouver que le "pouvoir albanais"
s'est étendu progressivement et a été généralement bien accepté par les populations locales, sans doute parce
que celles-ci comprenaient déjà, de tous temps, d'importants éléments albanais. Quant à déterminer l'importance
relative des Albanais par rapport aux Slaves au Kosovo au XVe siècle, il faut dire que c'est à peu près impossible,
malgré les ressources nouvelles que nous apportent les registres cadastraux ottomans (defterler) que des éditions
récentes mettent à notre disposition : le meilleur exemple en est la publication, en 1974, par Selami Pulaha,
du registre du Sandjak de Shkodra, daté de 1485, et qui recouvre les régions de Shkodra, Peja (Peć), Podgorica
(Titograd) et Bihor [24].
Soulignons d'abord l'extrême honnêteté avec laquelle S. Pulaha traite les riches données toponymiques et anthroponymiques
fournies par cette source : il est bon de répéter avec lui qu'un Albanais peut fort bien porter un nom slave et réciproquement,
et qu'une toponymie slave ou albanaise ne préjuge pas de la nature des populations considérées [25]. Cependant,
il est sûr que l'usage conjoint d'une double toponymie et d'une double anthroponymie témoigne d'un mélange ethnique
dont on peut, suivant les régions, doser les composantes en ce qui concerne le sandjak de Shkodra (qui, rappelons-le,
comprend toute la zone kosovare de Peja), S. Pulaha distingue ainsi trois ensembles où l'élément albanais est plus
ou moins représenté : région de Shkodra où les Albanais constituent l'énorme majorité, région de Piper, Shestan,
Altun-ili, où semble s'établir un certain équilibre entre les deux populations, zone de Peja où les Albanais
constituent une minorité considérable [26] et où l'on observe, entre autres choses, que bon nombre de villages
qui portent un nom slave sont en réalité peuplés majoritairement d'Albanais [27]. La conclusion essentielle est
qu'un mélange aussi intime entre les deux éléments de la population serait tout à fait inimaginable si l'un ou
l'autre de ces éléments s'était récemment installé dans la région ; le cadastre ottoman de Shkodra démontre
donc, surtout pour la zone de Peja, que les Albanais constituent bien une composante très ancienne de la population
locale ; et comme, en outre, nous n'avons pas connaissance d'aucun mouvement massif d'Albanie vers le Kosovo avant
le XVIe siècle, il faut penser qu'une bonne part de l'élément albanais kosovar puise ses racines dans la vieille
population illyro-albanaise qui dominait depuis l'Antiquité [28]. En ce qui concerne le reste du Kosovo, beaucoup
reste à faire, mais on doit savoir qu'a été conservé un très ancien registre cadastral qui, cette fois, s'applique
au Kosovo central (Vilkili) de ce registre, daté de 1455, l'historien bosniaque A. Hanžić tire exactement les mêmes
conclusions : l'imbrication extrême des deux populations implique, là aussi, la perpétuation du vieux substrat
albanais [29].
Il faut ajouter que cet élément albanais fut renforcé, dès les débuts du XVe siècle, par une immigration " économique
" surtout entraînée par l'exploitation des richesses minières du Kosovo, spécialement vers les importantes exploitations
argentifères de Srebrenica et de Novo Brdo ; ces Albanais, toujours chrétiens bien entendu, sont des techniciens
qui, très souvent, ont commencé par émigrer vers Raguse et qui proviennent surtout de l'Albanie côtière septentrionale
(Tivar, Shkodra), mais aussi des zones montagneuses (Mati) [30]. Cependant, ces techniciens sont établis au Kosovo
depuis parfois plusieurs générations ainsi en est-il de Petar Gonovich Priztenaz (de Prishtina) [31], de Johannes
Progonovich de Novomonte (Novo Brdo) et sans doute de bien d'autres [32]. Il n'est pas sans intérêt de noter que,
encore au dix-septième siècle, cette immigration d'Albanais catholiques attirés par le travail des mines se poursuivait
et entraînait l'établissement de ces travailleurs à Novo Brdo, Gjakova, Prishtina, Trepça, au rapport des visiteurs
envoyés par le pape dans la région [33].
Concluons : au Kosovo, ce sont évidemment les slaves ou les peuples slavisés, Bulgares puis Serbes, qui ont occupé,
à partir du VIIe siècle, une région dont la population était massivement illyro-albanaise depuis l'Antiquité.
Certes, l'implantation slave et la slavisation inévitable d'une partie de la population originelle a permis aux Serbes,
au début du XIIIe siècle, de faire du Kosovo leur principal centre politique et économique, mais nul ne pourra
jamais savoir quelles étaient, à cette époque, les proportions respectives des deux éléments, dont la coexistence
semble pourtant avoir été sans grand problème. Ensuite, la conquête ottomane et l'affaiblissement progressif de
la Serbie a permis à la population albanaise, à la fois par réaction interne et grâce au flux migratoire pacifique
des Albanais chrétiens du Nord, de peser d'un poids de plus en plus grand au Kosovo. Beaucoup d'études sont encore
nécessaires pour pouvoir l'affirmer, mais il est probable que, avant même les migrations slaves de 1690 et 1738
[pure invention de l'historiographie pseudo-nationaliste serbe, comme Malcolm l'a montré], les Albanais constituaient,
au Kosovo, une importante minorité, sinon la majorité de la population. Il serait d'ailleurs injuste d'oublier
que les Serbes ne furent pas les seuls à fuir les zones dès lors islamisées au moment même de la grande émigration
serbe de 1737-38 : plusieurs milliers d'Albanais chrétiens quittent les zones montagneuses de la région de Shkodra
et vont s'établir dans les environs de Karlovac, en Croatie où le gouvernement autrichien les utilise dans le cadre
de sa politique de colonisation militaire; or, ces "Klementiner" [Këlmendi], comme les nomment les textes autrichiens,
s'y trouvent intimement mêlés à des éléments serbes, émigrés au même moment et installés de la même manière,
ils y maintiendront leurs traditions et leur langue jusque vers 1910, date de leur slavisation définitive [34].
La "déslavisation" du Kosovo est donc un faux problème : elle est seulement le résultat de ces vastes mouvements
de convexion qui ont toujours caractérisé l'histoire des peuples balkaniques; appuyé sur un vieux substrat resté
albanais, ce mouvement s'est fait sans violence tout au long du Moyen Age et des premiers Temps Modernes en sorte que
les épisodes de 1690 et de 1738 doivent seulement être considérés comme son point d'aboutissement. Ce mouvement
séculaire n'a évidemment rien à voir avec les vastes projets du gouvernement yougoslave qui, entre les deux guerres,
cherchait à combiner le partage de l'Albanie avec l'Italie fasciste et l'expulsion massive des Albanais vers la
Turquie [35].
Notes :
[1] Michel Aubin, "Du mythe serbe au nationalisme albanais", Le Monde, 5-6 avril 198 1, p. 2.
[2] Georges Ostrogorskij, Serska Oblast posle Dušanove smrti ("Le district de Seres après la mort du roi Dušan"),
Belgrade, 1965.
[3] Sur les Serbes, en particulier, cf. H. Grégoire, "The Origin and the Name of the Croats and the Serbs", Bizantin,
17, 1945 et S. Novaković, "Srpske Oblasti X.-XI. veka" ("Les territoires serbes aux X-XIèmes siècles), Glasnik
Srpskog društva, 1880, p. 48.
[4] La bibliographie sur les Illyriens est considérable. Il suffit de mentionner la collection archéologique "Illyria"
(6 tomes publiés, Tirana 1971-1976) ; The Illyrians and the Genesis of the Albanians, Tirana 1971 et The Acts of
the Conference of Illyrian Studies, en deux tomes, Tirana 1974.
[5] S.Anamali et M.Korkuti, The lllyrians and the Genesis of the Albanians in the Light of Albanian Archaeological
Studies, dans la collection portant le même titre, pp. 1 1-39 ; sur les données linguistiques, cf. Eqrem Çabej,
The Illyrians and the Albanians, dans le même tome, pp.41-52.
[6] B. Ćović, "Osnovne materialne karakteristike Ilira na njihovom centralnom području", Sarajevo Symposium, 1964,
p. 101. cf. S.Anamaii et M. Korkuti, The lllyrians and the Genesis of the Albanians, p. 35.
[7] S. Anamaii, "From the Albanian Civilization of the Early Middle Ages", The Illyrians… pp. 184-187.
[8] lbidem, p. 185, 192.
[9] A. M. Selichev, Slaviansko naselenie v Albanii, Sofia 1931, à étudier avec précautions, vu l'ardeur de ses
préjugés bulgarophiles.
[10] S. Novaković, Zakonski spomenici srpskih država srednjega veka ("Recueils juridiques des États serbes au
Moyen-Âge"), Belgrade 1912, pp. 628-701.
[11] Cf. en particulier les ch. 77 et 82 du Code de Dušan (N. Radojčić, Zakonik Cara Stefana Dušana, Belgrade
1960, pp. 57-58).
[12] J. Kantakuzen, Histoire, Ed. de Bonn, 1, p. 55, t. 1, p. 279.
[13] Cf. Bokardus, Directorium ad passagium faciendum, "Historians of the Crusades", Armenian Historians, 11, pp.
484-485.
[14] Laonikos Chalkokondylis, Histoire, Ed. E. Darko, Budapest 1922-1926, 1, pp. 277-278.
[15] Ibidem, 11, pp. 277-278.
[16] Hierax, Chronique sur l'empire des Turcs, Sathas ; Biblioteca graeca, 1, p. 247.
[17] ldrisi Bitlisi, "Chronique sur l'empire des Turcs, fols. 188-190 (a)" ; in Selami Pulaha, The Albanian-Turkish
War of the 15th Century (Ottoman sources), Tirana 1968, pp. 134-138, 142.
[18] S. Pulaha, op. cit., pp. 251-252, 297.
[19] Publié par Radonic, Gjuragj Kastriot Skanderbeg i Arbanija u XV. veku, Belgrade 1942, p. 2.
[20] Archives d'État de Dubrovnik, "Litterae et Commissiones Levantis", X, p. 84 v. (17 mars 1428).
[21] lbidem, XIV, f. 248 (5 janvier 1448).
[22] Dukas, lstoria Turko-Byzantina, XXIII, 8. Ed. Grecu, Bucarest, 1959, p. 179.
[23] Kemalpasazade, Chronique, f. 254 in Pulaha, op. cit., p. 191.
[24] Selami Pulaha, The Cadastral Register of the Shkodra Sandjak of 1458, vol. 2, Tirana, 1974.
[25] S. Pulaha, op. cit., pp. 31-32.
[26] lbidem, pp. 33-34.
[27] lbid., p. 34, compte 15 villages dans ce cas.
[28] S.Pulaha, op. cit., pp. 34-35. On doit noter que c'est aussi la conclusion du grand historien yougoslave [mais
non, il était croate — F. G.], Milan Šufflay, tué en 1925 par les Oustachis [les Oustachis n'avaient aucune
raison de lui en vouloir ; c'étaient évidemment des pseudo-nationalistes Grand-serbes] (M. Šufflay, Povijest sjevernih
arbanaša, réimprimé à Prishtina 1968, pp. 61-62).
[29] A. Hanžić, Nekoliko vijesti o arbanašima na Kosovu i Metohiji sredinom XV. vijeka ("Quelques informations
sur les Albanais de la Kosova et du Plateau de Dukagjin au milieu du XVème siècle), "Symposium on Skanderbeg", Prishtina
1969, pp. 201-209. S. Pulaha, "Albanian Element according to the Onomastics of the Regions of the Shkodra Sandjak
in the Years 1485-1582", Studime historike, 1972, 1, pp. 63 et suiv.
[30] Consulter notamment les documents extraits des archives d'État de Dubrovnik et particulièrement le Livre de
Comptes de Mihal Lukarević (M.Dinić, Iz Dubrovačkog arhiva 1 ; Belgrade 1957. Exemples p. 65 ("Dom Marin de Antivaro",
"Andria Nicholich Arbanexo de Matia").
[31] M. Dinić, op. cit., p. 68.
[32] lbidem, v. aussi les Archives d'État de Dubrovnik, Pacta Matrimonalia II, f. 103 v. (11 décembre 1459).
[33] Cf. I. Zamputi, Report on the Situation of Northern and Central Albania in the 17th Century, volume 1 (1610-1634),
Tirana 1968, et le rapport du visiteur apostolique Pjetër Mazreku en 1623-1624.
[34] L. von Thalloczy, "Die albanische Diaspora", Illyrisch-Albanische Forschungen (Vienna 1916), vol. 1, p. 314,
ss. Cet article, outre les archives de la place forte de Karlovac, sur l'Archiv des Gemeinsamen Finanzministeriums,
Vienne, notamment VI, p. 25, 1739.
[35] C'est ce que nous pouvons conclure du mémorandum of Vaso Ćubrilović, "L'Expulsion des Albanais" [Iseljavanje
Arnauta], écrit en 1937, qui envisageait un transfert massif vers la Turquie de la population du Kosovo. Ces problèmes
(et notamment le rapport écrit sur la question en 1939 par Ivo Andrić, et l'ampleur de l'émigration albanaise
vers la Turquie entre les deux guerres) sont traitées par M. Roux, "Language and the State Power in Yugoslavia. The
Case of the Albanians", Pluriel 22, Paris, 1980.